dimanche 7 novembre 2010

La peur


Drôle de phénomène que la peur. Elle s'agrippe comme il faut et s'acharne à s'immiscer dans tous les recoins de l'être humain. Ceux qui, comme moi, ont vécu ce foutu tremblement de terre ont ouvert dans leur esprit un autoroute à la peur. Elle y circule en continue. Le choléra génère le même genre de sentiment et vient simplement augmenter le flot des véhicules sur ce même boulevard. Les annonces entourant le passage de Tomas n'ont en fait que pousser un peu plus loin la densité de la peur. Bien branché à la radio vendredi matin, j'entendais les reporters qui circulaient un peu partout dans le pays pour témoigner de ce qui s'y passait. De ce que les gens faisaient ou ne faisaient pas. J'ai été frappé par cette femme de PAP qui refusait de quitter sa tente, Tomas ou non, elle n'allait pas abandonner ce qui lui restait. Elle avait bien évidement peur de celui qui avait repris ses habits d'ouragan, mais elle avait davantage peur de perdre sa place. Le petit bout de ce pays où elle est chez elle, le petit commerce informel qui y est rattaché et qui assure la portion quotidienne de riz national. Mais surtout, elle avait peur au prochain bagay la, celui qui devrait frapper bientôt. Plus jamais elle ne sera dans une maison qui pourrait lui tomber sur la tête, la tente lui assure passablement moins de dommage. Je me rappelais l'info diffusée dans les médias il y a deux ou trois semaines où une étude américaine venait confirmer que le mouvement terrestre du 12 janvier n'était pas celui que les spécialistes annonçaient depuis des années. Que le 'big one', pour reprendre une expression bien connue, était toujours à nos portes. Sous nos pieds en fait. J'entendais donc ce journaliste qui questionnait la dame au sujet du passage de Tomas alors qu'elle n'en n'avait que pour le prochain tremblement de terre, celui qui serait imminent. Merde !! Des trémolos dans la voix, l'animateur était chahuté par cette quasi paralysie. 'Comment en sommes-nous arriver à pousser des humains à un tel état de désespoir ? Comment notre société peut-elle avoir aussi lamentablement échoué à rassurer cette femme et les millions d'autres ayisien qui vivent dans la même situation qu'elle ?' C'est l'autoroute de la peur justement, li gen blokus (il y a embouteillage).

samedi 6 novembre 2010

Évacuez


Depuis trois semaines, le Président Préval est partout. Il a pris en main le dossier de la lutte contre le choléra et il s'est évertué à traverser le pays en deux jours pour diminuer la catastrophe de l'arrivée de Tomas. Cetout n'en revient pas ! 'C'est presque indécent !!' qu'il tempête.
- On ne l'a pas vu depuis 5 ans, au moment du tremblement de terre il a pris quatre jours avant de parler à la population pour venir nous dire : ' My palace collapsed.' On ne l'a pas vu pendant des mois et là, bang, il réapparaît. Le calcul politique et l'indécence s'abreuvent à la même mamelle.
- C'est vrai que tout le monde avait fait ce constat. Absent, complètement absent.
- Là, on le voit partout. Tous les jours à la télé pour venir enfin assumer sa responsabilité de chef d'État, trois mois avant la fin de son mandat.
- C'est trois mois avant la fin de son mandat, ou c'est un mois avant l'élection présidentielle ?
- Ouais, peut-être bien. C'est vrai que par la bande, cette forte présence médiatique et cette implication soudaine participent au discours principal de son dauphin, la continuité et la stabilité politique.
- Ce qui est particulier, c'est que ce changement de façon de faire n'impose pas vraiment un nouveau discours.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- En fait, on l'entend depuis trois semaines donner des conseils au gens sur la façon de bien se laver les mains ou de mieux fixer les feuilles de tôle ondulée à la structure de la maison, mais il continue de répéter également que l'État ne peut pas faire grand chose pour eux.
- C'est vrai qu'il répète que l'État n'a pas les moyens d'aider la population et qu'il s'en remet encore une fois à la communauté internationale pour offrir l'aide et les services à la population. Mais la chose qui a changé, et de ce point de vue là il gagne sûrement des points, c'est qu'il réussit à donner l'impression que cette fois-ci, c'est l'État haïtien qui gère les crises. On le voit à la télé animer une réunion de la cellule nationale responsable de la gestion des urgences, avec les dirigeants de la sécurité civile, avec des ministres … Que des haïtiens ou presque. Alors que dans les faits, 98% de l'aide et des services sont assurés par la communauté internationale. C'est elle qui gère tout.
- Au plan de l'image de la responsabilité d'un chef d'État, c'est quand même nettement mieux que ce qui s'est passé dans les suites de bagay la !
- Effectivement, c'est nettement mieux au plan de la fonction. C'était quand même assez absurde dans le derniers jours de l'entendre répéter à tous 'd'évacuer', d'évacuer les abris temporaires, d'évacuer les maisons trop proches des ravines ou des rivières. Où pensait-il que les gens pouvaient aller ?? Ça me fait toujours rire ce genre de discours simpliste, pour ne pas dire imbécile, où on répète aux gens pauvres qu'ils n'ont qu'à se sortir de la pauvreté. 'Aussi simple que ça mon homme, deviens riche !' Faut peut-être se consoler, on a maintenant un Président dans la forme. Pour le contenu, il ne faut sûrement pas être trop impatient.
- La patience, c'est vous qui l'avez inventée.
- Labadie, tu t'en viens un peu trop diplomate.

vendredi 5 novembre 2010

Plus de peur que de mal


Ouf, il semble que le danger soit passé. Il resterait des plaies à panser dans le sud du pays, mais pour PAP, une pluie soutenue et c'est tout. Même pas de vent !! Des villes au sud de PAP seraient toujours dans la tourmente des inondations, Léogane et Jérémie entre autres. J'écris 'seraient' parce que les informations varient passablement selon les sources ... Même jusqu'à ce midi, des médias nous disaient que PAP allait être touchée en milieu d'après-midi, alors que selon d'autres, Tomas était déjà passé. Rien à comprendre ??? J'imagine que nous aurons l'heure juste au cours des prochains jours.

Une petite vite !


J'ai un accès internet pour quelques minutes ... PAP est rincée par la pluie depuis hier 15h00 mais rien de trop grave pour le moment. Sur la radio, on nous donne des nouvelles du Sud (Jérémie, Jacmel et les Cayes) qui y goutent pas mal. On parle de villes inondées, routes détruites, glisements de terrain et, bien évidement, de personnes décédées... Tomas arrive sur nous dans quelques heures, le vent est les pluies torentielles. On devrait en avoir jusqu'à demain matin avec ce brouhaha. Je suis passé dans deux camps ce matin, je n'ose même pas imaginer leurs prochaines heures.

jeudi 4 novembre 2010

Êtes-vous écoeuré d’entendre parler de nous ?


Ayiti sera encore le sujet médiatique de choix pour les prochains jours. Tomas s’en vient et on ne sait pas s’il portera ses habits de tempête tropicale ou d’ouragan. Ici, tout le monde est en mode ‘préparatif’. À Montréal, Bob avait l’habitude de me téléphoner pour m’informer de la venue d’une tempête de neige, c’est un adepte de Météo-Media. Ici, c’est le Président qui fait le tour du pays depuis deux jours pour avertir tout le monde de se préparer et surtout, de ne pas trop compter sur l’État, il n’a pas les moyens… Les enfants ont congé d’école. J’entendais jouer les jumeaux de la voisine ce matin en déjeunant et je me rappelais le bonheur des jours de congé pour tempête de neige. Il y a de ces souvenirs de ti-cul … Un petit quelque chose d’impossible à décrire mais que tout le monde partage. On devrait fermer le bureau en début d’après-midi, question que les gens puissent bien se préparer à souffrir la tempête. Tomas est donc à 200 milles d’Ayiti et passera sur l’extrême est de Cuba. On se retrouvera dès ce soir dans son onde de choc. Une collègue, irréductible haïtienne, est convaincue que Tomas changera d’idée ou décidera de passer sur le bout des pieds. En fait, que tout le monde s’énerve pour rien. Déjà ce matin, le temps était au nuage, le vent défaisait ma mise en plis. Je publie ce billet sans trop savoir quand je pourrais me rebrancher sur le web pour donner des nouvelles. Dès ce soir, on risque de perdre téléphone et réseau internet pour quelques jours, il semble que c’est toujours la même chose. On sera donc dans le noir des communications pour quelques temps. Merci à ceux qui croient de prier pour nous, et pour les autres, gardez une place dans vos pensées pour les ayisien. On se pince le nez et on plonge pour quelques jours. À la prochaine !!

mardi 2 novembre 2010

Ayiti est comme un trou dans la mer


Il semble que Tomas sera le premier ouragan a faire un passage sur Ayiti cette année. Ces frère et ses soeur avaient évité de passer nous dire bonjour depuis le début de la période. Il y a de cette visite qui comprend que vous êtes en pleine rénovation et qu'il n'est pas nécessaire d'arrêter dire bonjour. J'entends Hélène dire à Bob : 'On repassera quand ils seront installés, là, on dérangerait'. À qui le dites-vous ! Donc, selon le NHC (http://www.nhc.noaa.gov/), Tomas, à l'instar des électeurs américains (aujourd'hui même), tournera sur sa droite pour traverser Ayiti du sud vers le nord. En passant par l'Artibonite, la région siège du choléra... On se prépare, comme on peut, mais on se prépare quand même. Je ne parle pas de nous, Jo et moi, mais du million de personnes qui vivent dans les camps ici à PAP. Des abris de fortune faites de bâches, tentes, feuilles de tôle ondulée, feuilles de plywood, portes, du matériel qui facilement prend le vent, se met à la mode. Les affiches de Jude Célestin et de ses comparses à la présidence du pays sont-elles 'hurricanes proof' ? Devra-t-on annuler les élections ? Ce qui s'en vient est comme un trou dans la mer, impossible à saisir, qui se remplit de son vide.

Erratum


J'ai écrit samedi dernier que les villageois de Labadie n'avaient pas accès à l'électricité, c'est faux. Erreur du pitcher ! La route ne s'y rend pas, mais l'EDH a fait des efforts. J'imagine bien que les propriétaires des grosses cabanes cossues qui surplombent la mer autour du village sont bien, disons, 'connectés'. Au bout de cette route qui se termine, on prend un bateau-taxi qui nous amène au village. Comme à Montréal, le chauffeur du taxi est un haïtien … Un petit hôtel fort sympathique, six chambres. Norm's Place, du nom d'un texan qui s'y est installé il y a plusieurs années. Il est tombé amoureux en même temps du village et d'une villageoise. Une série de vieux bâtiments en pierre parfaitement aménagés, des fleurs partout, le charme et le confort se sont mariés chez Norm's Place. Au réveil, la vue de a baie est bouchée par ce gros paquebot (photo du blog de samedi). Royal Carribean y amène 4 ou 5 jours par semaine, un bateau pouvant contenir entre 5000 et 10 000 touristes. Ils ont tout pour s'amuser pendant les quelques heures que dure l'escale. Quant à nous, on reprend le bateau taxi pour aller juste à côté, à la Plage Paradis (ou Cadras). Snorkeler, dormir, lire, écouter de la musique, se baigner, tout ça en boucle. Tout seul au monde, ou presque. Une cinquantaine des 5000 croisiéristes sont amenés sur ce petit bout de plage désert. Un petit aménagement pour eux comprend entre autres une excursion de 20 minutes dans un 'vrai village' haïtien. Tout y est framé : joueurs de tam-tam, fabriquant de kassav, joueurs de domino, ménagères, … Ils repartiront avec quelques échantillons de l'artisanat local. En revenant au village en fin de journée, il y a eu embouteillage sur le petit quai de Norm's Place, le pêcheur de langoustes arrivait en même temps que nous. Quelques heures plus tard, sa cargaison était dans notre assiette. Du riz national, des bananes pesées et du pikliz. Je ne vous raconte pas. Les deux petit-culs qui nous ont servi de taxi durant le week-end ont été bien impressionnés par mon nom. Il semble qu'il y a un autre Jean François Labadie dans le village et ils avaient promis de me le présenter, mais les promesses, vous savez… Les sentiers qui sillonnent les maisons du village sont très étroits. Tout le monde vit dans sa cour et chacun écoute son poste de radio. Il y règne une cacophonie continuelle. Des timoun jouent partout, les femmes font la lessive ou coiffent les voisines, les hommes parlementent ou jouent au domino, les jeunes adultes se lancent des défis sur la place du village, les filles se faisant belles alors que les gars tentent de se faire forts. Tout va bien. Un bailleur a eu la bonne idée de construire un sous-commissariat de la PNH dans le village, mais il est vide. Aucun policier au village. À moins que ce ne soit pour sécuriser la Royal Carribean ? On voit ce genre d'absurdité dans certains coins où une organisation internationale construit des centres de santé sans réfléchir à la capacité du Ministère d'y installer des travailleurs. Un problème à la fois est la devise des organisations d'aide. On se confronte tous les jours aux extraordinaires disparités riches-pauvres dans ce pays. Labadie ne fait pas exception. Vient se poser tous les jours aux abords du village ces immenses bateaux qui déversent un flot humain de divertissements, de kodak, de crème solaire, de tyrolienne, ou de moto-marine. Se dépense en quelques heures sur cette plage haïtienne assez d'argent pour faire vivre chaque villageois pendant au moins une année. La communauté du village demeure exclue de toute cette activité économique, sauf pour quelques chanceux qui ont la badge de sécurité au cou qui leur permet d'entrer dans la zone sécurisée. Un chanson du populaire haïtien Topicana chante 'Labadie se paradi', une chanson que tous les ayisien connaissent. Disons que le paradis, comme tout le reste, c'est relatif.