samedi 13 novembre 2010

La cause


En me levant ce matin, je me suis branché sur le net pour accompagner l'espresso des nouvelles du jour. De la veille en fait. Sur la page d'accueil de Cyberpresse, la photo affolante d'une haïtienne brulée à l'acide par son mari avec en titre d'article, 'La violence conjugale en Haïti : Le fléau caché' (L'article). L'article raconte l'histoire de deux femmes victimes de la violence de leur conjoint. Deux haïtiennes qui interviennent auprès des victimes et militent dans des groupes de défense des droits des femmes commentent la situation. Le patron de La Presse publie lui aussi un article de mise en garde. Se disant conscient que la photo de la Une allait être bouleversante. Tout commentaires serait inutile … On comprend dans l'article du patron que l'équipe a pris le temps de bien réfléchir à ce qu'elle s'apprêtait à publier et que suite aux échanges, ils ont cru pertinent de frapper fort : 'Car à la fin, nous avons décidé de mettre cette photo telle quelle à la une pour une raison: nous pensons qu'il est de notre devoir de sensibiliser la population québécoise et canadienne ainsi que l'opinion publique mondiale face à une situation révoltante, celle des femmes victimes de violence en Haïti.' Depuis ce matin, tourne dans ma tête le même fichu questionnement : Qu'est-ce qui dans la violence conjugale haïtienne est si 'révoltant' qu'il faille en informer la planète, et l'informer de cette manière ? Je veux dire la photo, le texte et le texte de mise en garde. J'ai relu l'article principal à plusieurs reprises et, je dois l'avouer, je n'arrive pas à comprendre le traitement journalistique donné à l'affaire. Je ne vois pas 'l'histoire' comme j'entendais les journalistes le dire lors de leur passage chez-nous en janvier dernier. Pas d'évidence qu'il y aurait en Haïti davantage de conjoints violents qu'ailleurs sur la planète. Que les femmes haïtiennes seraient plus violemment battues que les autres femmes sur cette même planète. Que cette réalité serait davantage cachée ici en Haïti qu'elle ne le serait au Québec, en Italie, en Australie ou en Tunisie. Que la culture 'machiste' serait ici plus forte qu'ailleurs dans le monde. J'avoue, je ne comprends toujours pas ni l'intérêt ni la pertinence d'un tel traitement pour une réalité aussi tragique.
Dans les premiers jours de notre arrivée ici, Jo et moi sommes allés à la messe, pur intérêt anthropologique. Le curé du haut de sa chaire rappelait aux femmes dans l'église la teneur de leur rôle au sien de la famille, en gros : Soyez soumises. Cette 'culture' nous crève les yeux tous les jours, on entend des histoires de gifles, de meurtres ou de conjoints contrôlants. On en parle également à tous les jours, l'affaire est l'objet de campagnes médiatiques continues, les grandes organisations internationales en font une priorité, le gouvernement aborde clairement la question entre autres sous la férule d'un Ministère de la condition féminine très dynamique. Les journalistes ont fait des dizaines de topos sur cette question depuis qu'un million de personnes vivent sous des abris temporaires. Des centaines d'ONG impliquées dans les camps interviennent relativement à la prévention de cette violence. De lire que ce fléau est 'caché' ne ressemble pas à la réalité que j'observe. Je ne dis pas qu'on en parle assez, je ne dis pas non plus que les groupes n'ont pas à se battre pour faire diffuser les informations relatives à cette violence, je ne dis pas que le débat est pleinement ouvert, mais je dis qu'on en parle. Pour la suite, on devrait tenter de comprendre comment le cadre légal protège les femmes, mariées comme celles qui sont en situation de 'petit-ménage' ? Comment, les juges et le policiers sont formés sur ces questions ? Quelles sont les positions des églises ? Comment on est ou non en mesure d'aider les femmes et leurs bourreaux ? Comment les positions des différentes ONG (souvent religieuses) s'intègrent à la réalité locale ? Comment la photo de la Une sert-elle la cause de toutes ces femmes sur la planète qui sont victimes de leur conjoint ?

vendredi 12 novembre 2010

Je ne commente jamais les sondages

Comme un bon ’futur’ politicien, je ne commente jamais les sondages. Il faut rester dans le dur, ne pas tomber dans le mou. Chez nous, les boîtes de sondage ont une réputation de neutralité qui facilite de manière générale l’adhésion de tous aux conclusions du coup de sonde. On peut toujours critiquer certains aspects de la méthodologie (surtout la formulation des questions), mais bof, ça donne la température ambiante. C’est tellement vrai, que les résultats publiés par plusieurs boîtes au cours d’une même période électorale vont sensiblement dans la même direction. Ici, je ne suis pas certain que nous puissions parler de ‘boîte de sondage’. Il y a bien évidement des problèmes importants (très importants) en lien avec la base de sondage (la population de laquelle on tire l’échantillon) et la capacité plus ou moins équivalente de rejoindre tout le monde, mais bof, ça donne la température ambiante. Depuis le début de la période BRIDES (Bureau de recherche en informatique et en développement économique) publient des sondages. Disons que pour une fois, il semble y avoir un sens, une compréhension simple et logique. Dans les résultats publiés hier, Madame Manigat domine toujours et conforte même son avance (de 23% en début de campagne à 32% aujourd’hui) alors que le deuxième Jude Célestin, stagne autour de 22%. Le mouvement catastrophiste entourant les élections se nourrie de ces sondages et l’idée est simple : Si la tendance continue de se confirmer, le pouvoir en place ne pourra pas faire gagner son poulain sans créer des problèmes sociaux importants. C’est dans cette logique que plusieurs personnes craignent les débordements violents (les rumeurs sur la distribution des armes par le parti du Président vont dans ce sens) puissent forcer l’annulation des élections. Ou toujours dans cette même logique que les rumeurs font dire au Président qu’il souhaite le report des élections en lien avec le choléra. Notez à ce sujet que le CEP continue de dire qu’il n’a reçu aucune demande en ce sens de la part du Président mais que les autorités compétentes (le Ministère de la santé …) seraient appelés à donner leur avis si jamais une telle requête lui était adressée. Mettre dans la même phrase les termes ‘évidence’ et ‘culture politique haïtienne’ est sûrement utopique, mais disons simplement que certaines tendances semblent se dessiner pour que les deux dernières semaines de campagne soient riches en rebondissements. Restez branché !

jeudi 11 novembre 2010

Secousse annoncée

Vous devinerez pas, encore une petite secousse. Assez importante pour que les gens du Ministère avec qui je travaille refuse de retourner travailler à leur bureau. On s'installe dans l'entrée de l'édifice au rez-de-chaussée et on recommence à travailler. À mon arrivée à l'hôpital, j'ai tenté de les convaincre qu'on avait plus de chance d’attraper le choléra en restant sur la cour de l'Hôpital universitaire que de mourir dans un tremblement de terre. Mais rien n'à faire, bagay la fait plus peur que le choléra. Surtout que circule depuis plus de deux semaines sur le net (plus rapidement que l'épidémie de choléra) un courriel annonçant un autre tremblement de terre pour ... imaginez ... le 11 novembre. Le prochain est prévu pour jeudi prochain, le 18. La fin du monde pour le 12 janvier 2012. Rien à faire pour se sortir du catastrophisme ambiant.

mercredi 10 novembre 2010

Le chien et son os


Insaisissable. C’est à cause de ce foutu marronnage, comme une course au cochon graissé… Cette incapacité que j’ai à comprendre réellement ce qui se déroule sous mes yeux depuis deux ans. Le créole a beau avancer, je continue de piétiner dans le noir. La réalité demeure insaisissable, imaginez maintenant la vérité !? Prenez les candidats à la présidence par exemple, rien à comprendre. Ce que j’entends ou je lis, c’est que derrière les 19 candidats, il y en aurait en fait que deux, Aristide et Duvalier. Une quinzaine seraient de la mouvance aristidienne, 3 ou 4 seraient duvaliéristes. La gauche et la droite qui me vient naïvement à l’esprit :
- Tu ne comprends rien Labadie, rien ne se passe dans cette forme de polarisation politique en Ayiti, me répond Asefi.
- Tu vas essayer de me faire croire qu’il y a quelque chose à comprendre dans cette analyse aristidoduvaliériste ?
- J’avoue que pour ça … peut-être que je ne suis pas certaine de bien comprendre !
- Ça veut dire quoi une mouvance aristidienne si ils sont 15 à la représenter et à s’affronter en même temps ?
- Là, tu parles des divisions internes à la mouvance.
- Sérieusement, à 15 candidats à la présidence sous la même mouvance, plus le parti d’Aristide qui boycotte les élections !! On ne parle plus de division, mais de décomposition.
- Pourquoi tu penses qu’on a plus de 150 partis politiques ? Chen ki gen zo pa gen zanmi (le chien qui a un os n’a pas d’amis).
- Difficile de ne pas tirer la conclusion que ça ressemble à un cirque ! Et je n’arrive même pas à distinguer les chiens savants de ceux qui les domptent ?
- Effectivement, personne ne distingue le chien de son maître dans cette galère. C’est une confusion entretenue dans le seul objectif de maintenir l’opacité nécessaire à la corruption. Personne ne comprend rien mais quelques-uns en tirent avantage. C’est cette obscurité rend impossible une l’implication constructive d’une société civile, ou un rôle critique des journalistes.
Asefi est restée silencieuse 10 secondes pour reprendre, "en fait c’est faux, le problème est plus important."
- C'est-à-dire ?
- Ce flou divise, permet à chaque haïtien de se faire sa propre idée, sans qu’une vision commune émerge, ou du moins que quelques-unes puissent émerger et fédérer les partis politique, la population. Autant de vérités que de personnes qui votent. L’espace solidaire insaisissable d'un pays qui ne peut exister.
- ... tu frappes fort, 'qui ne peut exister'.
- Attrappe-le et on en reparlera !

La camomille


Pierre-Louis Opont est le Président du CEP (Conseil électoral provisoire, provisoire depuis plus de 20 ans, mais conseil quand même !). Hier il a jugé bon de prendre la parole publiquement afin d'inviter les candidats à calmer le jeu. Brasse-camarades dans des assemblées, coups de feu sur des gens ou des résidences, voiture incendiée, main coupée à la machette, intimidations, ... Les élections commencent à se corser dans certains secteurs du pays. Tout cela dans un contexte où Préval a lancé un ballon médiatique en pensant tout haut à l'annulation des élections à cause du choléra et de Tomas. Tout cela également dans le contexte où les rumeurs concernant la distribution d'armes dans la population (distribuées par le parti au pouvoir) se multiplient. Pierre-Louis Opont invite tous les candidats à une grande réunion afin de faire le point, j'espère qu'il va servir de la tisane à la camomille !

mardi 9 novembre 2010

Les rapports nord-sud


Voici comment on amène une voiture à la dernière étape de sa vie utile. Après au moins trois vies en Amérique du Nord ou en France, elle a atterri ici pour finir ses jours. Les ayisien qui arrivent à faire un peu de kob circulent dans ces vieilles voitures qui viennent remplir les dépotoirs ou le bord des rues. La fabuleuse capacité des haïtiens de transformer 1$ en 10 offre à ces voitures une vie après la mort, on n'imagine pas ce qu'ils peuvent arriver à monnayer. Pour plusieurs, ce genre de transfert du nord vers le sud correspond à une bonne façon pour les pays riches de se débarrasser de leurs déchets. C'est drôle, les jeunes haïtiens qui ont étudié font le chemin inverse !

dimanche 7 novembre 2010

La peur


Drôle de phénomène que la peur. Elle s'agrippe comme il faut et s'acharne à s'immiscer dans tous les recoins de l'être humain. Ceux qui, comme moi, ont vécu ce foutu tremblement de terre ont ouvert dans leur esprit un autoroute à la peur. Elle y circule en continue. Le choléra génère le même genre de sentiment et vient simplement augmenter le flot des véhicules sur ce même boulevard. Les annonces entourant le passage de Tomas n'ont en fait que pousser un peu plus loin la densité de la peur. Bien branché à la radio vendredi matin, j'entendais les reporters qui circulaient un peu partout dans le pays pour témoigner de ce qui s'y passait. De ce que les gens faisaient ou ne faisaient pas. J'ai été frappé par cette femme de PAP qui refusait de quitter sa tente, Tomas ou non, elle n'allait pas abandonner ce qui lui restait. Elle avait bien évidement peur de celui qui avait repris ses habits d'ouragan, mais elle avait davantage peur de perdre sa place. Le petit bout de ce pays où elle est chez elle, le petit commerce informel qui y est rattaché et qui assure la portion quotidienne de riz national. Mais surtout, elle avait peur au prochain bagay la, celui qui devrait frapper bientôt. Plus jamais elle ne sera dans une maison qui pourrait lui tomber sur la tête, la tente lui assure passablement moins de dommage. Je me rappelais l'info diffusée dans les médias il y a deux ou trois semaines où une étude américaine venait confirmer que le mouvement terrestre du 12 janvier n'était pas celui que les spécialistes annonçaient depuis des années. Que le 'big one', pour reprendre une expression bien connue, était toujours à nos portes. Sous nos pieds en fait. J'entendais donc ce journaliste qui questionnait la dame au sujet du passage de Tomas alors qu'elle n'en n'avait que pour le prochain tremblement de terre, celui qui serait imminent. Merde !! Des trémolos dans la voix, l'animateur était chahuté par cette quasi paralysie. 'Comment en sommes-nous arriver à pousser des humains à un tel état de désespoir ? Comment notre société peut-elle avoir aussi lamentablement échoué à rassurer cette femme et les millions d'autres ayisien qui vivent dans la même situation qu'elle ?' C'est l'autoroute de la peur justement, li gen blokus (il y a embouteillage).