mardi 11 octobre 2011

Enveloppe charnue

La course à obstacle du premier ministre nouvellement désigné ne semble pas terminée. Après une ratification technique la semaine dernière, le premier ministre devait présenter sa politique générale sur laquelle les deux chambres doivent se positionner. Dans la politique générale, il y a les orientations du premier ministre et un cabinet ministériel. Les deux volets sont sur la table des négociations. Les demandes concernant les orientations concernent tout ce que vous pouvez imaginez, du départ de la Minustah, à la réforme de l’université d’État en passant pas la construction d’une route entre mon village et celui du voisin. Les députés et sénateurs ont concocté une liste d’épicerie tellement grande que même Costco plierait bagages … Intégrer toutes ces demandes dans un énoncé de politique impose un texte d’au moins 3000 pages, ou des généralités tellement grandes et inclusives qu’on ne dit rien de très concrets. L’autre volet concerne le choix des ministres. Les négociations qui avaient eu lieu avant le vote technique ne semblent plus tenir, 5 sièges seraient de nouveau sur la table de poker. À ces deux volets, s’ajoute un troisième problème ; certains sénateurs veulent reprendre le vote technique parce qu’il semble que certaines pièces sont évaluées aujourd’hui non conformes. Conille aurait fait un long séjour au Canada qui n’apparait pas dans son passeport haïtien, ce qui impliquerait qu’il voyage aussi avec un deuxième passeport et qu’à cet effet, il n’est pas un citoyen haïtien (Ayiti ne reconnaît pas la double citoyenneté). Ces petits contretemps imposent au premier ministre de reporter sa présentation attendue pour lundi dans un premier temps, remise à mardi et maintenant à jeudi. Cetout est cynique au cube : « En fait, à partir du moment où tu distribues des petites enveloppes brunes pour faire passer la première étape à ton premier ministre, tu dois comprendre assez vite que l’enveloppe se devra d’être plus charnue pour la deuxième étape. Si tu ne saisis pas cette réalité politique haïtienne, tu ne comprendras jamais rien. » Je lui ai demandé à qui il faisait référence dans cette dernière phrase et il m’a simplement répondu : « À ceux qui l’ont placé dans cette galère, la communauté internationale. En fait, ils n’ont jamais rien compris …»

lundi 10 octobre 2011

L'arrosé arroseur

Je sais, on écrit généralement l’inverse. Mais une des stratégies d’écriture est de placer un titre qui attirera l’attention du lecteur. Je parle de Paul Farmer, un être arrosé par la critique dans ce pays, qui s’est donné depuis un certain temps un statut d’arroseur. J’ai parlé du bonhomme il y a quelques semaines en réaction à ce qui se passait dans certains médias québécois où on faisait référence à son bouquin et à ses sorties récentes sur la nécessité de mieux outiller le gouvernement, au lieu de faire bêtement à sa place. Je ne le connais pas (même si j’entends plusieurs rumeurs sur le personnage) et j’avançais l’hypothèse que ses sorties étaient peut-être liées à une prise de conscience de l’impact de ses propres actions en Ayiti. Ma naïveté entretenue s’est faite ‘ramassée’ par plusieurs de mes collègues (des expat) qui n’en finissent plus de critiquer le bonhomme, les extravagances de son organisation, l’absence de collaboration avec les autres partenaires ou encore le ‘parallélisme’ de ses projets avec les intérêts du ministère. Son dernier boulet concernerait la construction d’un hôpital gigantesque à Mirebalais, hôpital tellement gros et moderne que jamais le ministère ne sera capable d’en assure la gestion et l’entretien. Pas de ressources humaines à mettre dedans ni davantage de kob. Parmi l’ensemble des éléphants blancs construits par les coopérations, ce serait le plus gros ! Mais là ou le bonhomme chatouille un peu les haïtiens et certaines coopérations, c’est dans son association avec Aristide et les cubains. La Fondation d’Aristide a recommencé à donner des cours universitaires il y a quelques semaines en lançant une première cohorte d’étudiants en Fac de médecine. Les cubains donnent un coup de pouce pour la formation et Farmer offrira ses espaces pour les stages (il enseignera également dans cette faculté). Tout ça sous le nez d’un ministère qui ne reconnaît pas cette faculté de médecine et qui en conséquence, ne devrait pas reconnaître les diplômés qui en sortiront. Belle bataille politico-technique en perspective, bataille qui permettra peut-être à Aristide de réapparaître sur la place publique. On ne sait pas très bien avec quoi Farmer arrose le feu ?

dimanche 9 octobre 2011

Revenir en chaloupe

Après les visites répétées de la représentante canadienne de la Reine d’Angleterre, on a droit cette fois-ci à une vraie visite royale. La Reine d’Espagne est en ville. Elle a visité des écoles et un chantier où l’on construit une usine de traitement des eaux financés par ses commettants. Il y a autour de ce projet de construction le même genre de difficultés que le gouvernement canadien a eu en finançant la construction d’une prison, d’une usine de traitement des déchets et un hôpital : Des travaux arrêtés au début ou à la fin par des familles qui se disent ‘propriétaires’ du terrain où le projet prend forme. Disons que le cadastre dans ce pays est tellement bon qu’il force le président à intervenir en déclarant certaines zones d’utilité publique tout ça pour éviter des débats devant une court qui pourraient durer des années. Il exproprie sans dédommagement des propriétaires sans avoir vraiment les moyens de distinguer les vrais des faux, tous ce beau monde exhibant la kyrielle de papiers notariés qui auraient pu confirmer leur statut de propriétaire. Mais bof, un papier en vaut toujours un autre. On a croisé sur la route 9 ce samedi matin très tôt les convois de la Reine et celui du Président. Toute la circulation en direction de la Côte des Arcadins avait été ‘stationnée’ sur le bord de la route, le temps que les 18 voitures et 22 policiers à moto qui accompagnaient la Reine passent. Une minute plus tard, même manège, on se re-stationne sur la droite pour regarder un deuxième bataillon tout aussi imposant, celui du président. C’est la quatrième fois en quelques mois que le cortège qui assure la sécurité du président dans ses déplacements se trouve sur notre chemin. Samedi matin, je pensais à tous ceux qui ont été expropriés par des décrets présidentiels et je me suis questionné si mon permis de conduire haïtien et les papiers de la voiture étaient valides. On n’a pas pris de chance, on est revenu en chaloupe.

vendredi 7 octobre 2011

Film d'horreur

Dans les zones de tension qu’il reste à apaiser, il y a cette question des camps. Simple question des camps. Ils seraient toujours près de 600 000 personnes à y vivre, tout ça près de 21 mois après bagay la. Au plus fort de la crise, on parlait de 1,3 millions de personnes. Le problème avec ces chiffres qui comptent plus de 0 que de réalité, c’est que vous trouvez toujours des gens pour vous dire qu’ils sont gonflés de malhonnêteté. Des gens qui auraient de vrais maisons bien droites, mais qui font se force à vivre dans les camps, conservant la certitude qu’un jour, la communauté internationale va leur payer une belle maison neuve. Il y a aussi ces rumeurs qui véhiculent l’idée que ces camps sont en fait vides, et qu’ils servent de repères aux gang criminalisées. Encore une fois, impossible de connaître la vérité. Ce qui dans un pays rempli de croyants, devrait être une ineptie ! Des gens des Nations Unies se seraient donc dits horrifiés par le fait que l’éléphant blanc de la reconstruction n’accouche que de souris depuis près de 2 ans. Horrifiés ! Wow. Ce qui est horrifiant quant à moi, c’est que des gens sérieux et brillants comme ces fonctionnaires internationaux, puissent sincèrement se déclarer horrifiés devant un public bien nourri que rien n’a bougé (ou presque) dans ce pays depuis le 12 janvier 2010. Non, messieurs et mesdames onusiens, rien (ou presque) n’a bougé. En fait, ce n’est pas tout à fait vrai. Il y a au moins 4 milliards de $ qui ont circulé entre les filtres flous et difformes de l’économie national avant de retourner d’où ils étaient partis. Si les fonctionnaires internationaux veulent réellement être horrifiés maintenant, je leur rappelle que les salles de cinéma vont offrir des centaines de films d’horreur pour la période de l’halloween ! Allez au cinéma, la fiction se confond avec le réel.

jeudi 6 octobre 2011

90 minutes

Quand on entend parler les politiciens du Québec, j’ose imaginer que c’est sensiblement la même tactique en France ou aux États-Unis, il y a le syndrome de la cassette. Le bonhomme ou la bonne-femme répète les mêmes phrases courtes qu’un spécialiste des communications lui a mis dans le cerveau, la même réponse peu importe la question. L’idée générale étant de marteler le même message simple parce que c’est bien connu, on est tous des cons incapables de comprendre une idée qui s’appuie sur plus de deux propositions. Keep it simple qu’ils disent… Ici aussi il y a la cassette politicienne, mais c’est généralement le modèle 90 minutes … On a eu droit à des discours, à des motions, à des motions sur la motion, cette dernière étant déjà la motion d’une autre motion. Huit heures de débat pour choisir un premier ministre sur ce qu’on devrait appeler un vote technique : Le bonhomme répond-il, oui ou non, aux exigences définies par la constitution pour accéder au poste ? Il a été sélectionné par 17 des 32 sénateurs. Un groupe de 8 (du parti l’Alternative) se sont abstenus, parce que techniquement, le dossier du bonhomme n’était pas valide selon les prescrits de la constitution, mais que politiquement, on ne pouvait plus attendre. Ne pas choisir, c’est choisir ! Le prochain vote quant à lui sera réellement ‘politique’, le premier ministre devant présenter son énoncé de politique. Les grandes idéologies gauche-droite-écologiste-nationaliste-décentralisatrice… vont permettre à tout le monde de recharger leurs cassettes de 90 minutes.

mardi 4 octobre 2011

Une marque dans l'histoire

Avec le début officiel des classes, je veux dire qu’à partir d’hier, tous les timoun peuvent mettre leur bel uniforme, l’environnement de la marche du matin s’est transformée. On rencontre plein de ces petits uniformes colorés sur lequel se transporte un sac à dos souvent plus gros que le porteur … Le bout de la route de Pèlerin 5 ressemble presque à une boîte de smarties ! Selon les chiffres du Ministère de l’éducation c’est 4 millions d’enfant qui devaient gagner les bancs d’école hier. De ce nombre, un peu plus de 700 000 devraient bénéficier de l’engagement de Martelly de rendre l’éducation gratuite, dont 100 000 enfants qui n’avaient jusque là pas eu accès à l’école. Une marque dans l'histoire selon certains journalistes. Martelly en a profité hier pour réitérer son engagement à ce que d’ici la fin de son mandat, tous les enfants aient un accès gratuit à l’école, ce qui en fait serait conforme à la constitution nationale. Pendant que Martelly profitait de ce rare moment de réjouissance dans sa courte épopée présidentielle, les sénateurs quant à eux annulaient la séance de ratification du premier ministre. Remise à aujourd’hui officiellement. Comme quoi, tout ne peut pas toujours bien aller.

dimanche 2 octobre 2011

L'impatience

Bon, parlons politique, ça fait longtemps ! Asefi m’en veut un peu, je ne parle presque plus d’elle. Cetout, son frère, s’en fout un peu plus. Après un passage éclatant (87 sur 87) à la chambre des députés, Conille, le troisième premier ministre désigné, devrait sortir couronné du vote des sénateurs qui devrait avoir lieu lundi. Gagnant, mais un peu égratigné. Si la commission de la chambre basse avait donné un 100% à son dossier technique, la commission sénatoriale a quant à elle rejeté quelques unes de ces pièces. La plus significative, celle dont tout le monde parle, réfère à cette exigence ‘technique’ de la constitution de résider dans le pays depuis 5 ans. Le bonhomme travaillait pour les Nations Unies dans un pays africain ou encore pour Bill Clinton (de New York/Washington) dans sa fonction onusienne de représentant spécial pour Haïti. Les sénateurs qui ont formé cette commission auraient donc conclu que le dossier est ‘techniquement’ incomplet, mais proposeraient quand même à leurs collègues de faire un vote ‘politique’ en acceptant le désigné. La conjoncture nationale exigerait que le texte de la constitution soit un peu bafoué.
-Bafoué, bafoué !! Rien dans cette constitution n’est respectée. Les politiciens s’en servent avec zèle quand ça fait leur affaire – parler de ‘leurs affaires’ serait plus pertinent !! Depuis le début de notre histoire libre, nous sommes bouffés par les politiciens. C’est décourageant.
Asefi vient de s’enflammer de nouveau. Je lui demande si elle ne pense pas que le bonhomme peut quand même faire un bon travail.
-Je n’en sais rien, personne ne le connaît vraiment sauf pour savoir qu’il navigue dans les hautes sphères diplomatiques depuis plusieurs années. Il n’a pas vraiment eu d’impact sur notre société. En fait, ce qui est le plus troublant dans cette histoire, c’est qu’encore une fois, ce sont les blancs qui nous imposent leur choix. Vous n’alliez sûrement pas vous arrêter après nous avoir imposé les résultats du premier et du deuxième tours !
-En tout cas, moi, on ne m’a pas consulté !
-Arrête de faire l’imbécile, tu comprends ce que je veux dire. Tu sais très bien que la communauté internationale s’est une fois de plus impatientée devant notre incapacité chronique à décider ou à faire les choses correctement. Devant notre marronnage chronique en réalité.
-Est-ce que je décèlerais une petite contradiction dans ta dernière salve ? À la limite, une autocritique nationale ?
-Tu comprends très bien ce que je veux dire, tu l’as même écrit dans un de tes derniers billets sur les ONG. Il faut être deux pour danser le tango. On est plus dans une logique simple de cause à effet, mais dans une relation complexe (peut-être même compliquée) où les causes et les effets se confondent. On marronne parce qu’on sait que ça va être plus payant et la communauté internationale a besoin qu’on marronne pour légitimer son impatience.
-Pour l’impatience, on la sentait bien plus chez les haïtiens.
-T’as tout faux, la grande majorité des haïtiens n’attendent plus rien de leur gouvernement ou de la communauté internationale, ils ne sont donc nullement impatients. Qu’on tergiverse un mois ou dix mois pour la nomination d’un gouvernement, ça ne change rien à leur vie. Vous êtes les plus frustrés, vous ne savez plus à qui vous adresser pour dépenser vos millions en aide au développement.
-Ça me fait suer un peu quand t’as raison.
-Suer en Haïti, c’est tous les jours. On connaît.