jeudi 19 juillet 2012
500 millions $US
Ce serait le coût de la corruption pour l’État Haïtien. C’est du moins l’évaluation qu’a publié cette semaine le directeur de l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC). Les parlementaires ont voté récemment le budget de l’État à près de 3 milliards de $US. Grosso-modo, entre 15 et 20% du budget serait perdu dans les dédales de la magouilles. Cette estimation tire une partie de son intérêt dans le fait que le budget de l’État fait face à une croissance significative depuis l’installation du nouveau gouvernement. En premier lieu, la Direction générale des impôts (DGI) pour un peu plus la machine, ce qui lui a permis cette année une pêche qui dépasse déjà de 10% celle de l’année dernière. Outre cet apport supplémentaire de l’État haïtien à son propre budget, certaines coopérations se montrent de plus en plus enclines à appuyer financièrement le gouvernement. Une suite logique à ces quelques constats pourrait nous porter à certaines inquiétudes quant à l’augmentation éventuelles des sommes gérées par l’État qui se seront détournées. C’est une conséquence logique (mais absurde) de la croissance.
mercredi 18 juillet 2012
Deux heures
Deux, heures, c’est le temps que j’ai passé (il faudrait plutôt écrire perdu) à la banque ce matin. Dans la continuité de mon histoire de ‘Certificat de bonne vie et mœurs’ (ce billet), je devais obtenir de la banque deux choses, trois en fait. Un certificat bancaire et deux chèques de direction (chèque certifié dans le langage canadien). Le directeur de la succursale sort toujours de son bureau en me voyant entrer de sa vitre sans tain. ‘Bonjour M Labadie, content de vous voir. Vous voulez un café ?’ C’est comme ça quand tu es blanc et que tu assumes certaines responsabilités de gestion d’un projet qui transige de grosses sommes d’argent. Je regrette de ne pas lui avoir répondu que j’aurais préféré un service plutôt qu’un café. La prochaine fois, je me rattraperai. Je prends donc la chaise voisine d’une femme bien accoudée sur le bureau de l’employée de la banque. C’est comme chez le juge, tout se déroule en présence de n’importe qui. Je vais bien aller rencontrer un psychologue pour voir si cette pratique communautariste s’est répandue jusque là. La dame en question veut faire réactiver un compte fermé pour un nombre X de chèques sans provision. Le hic, c’est que pour rouvrir ce compte, il faudrait la signature de l’autre propriétaire du compte. L’autre propriétaire c’est l’ex-conjoint, ou du moins un gars difficile à retracer, peut-être parti pour la République voisine, c’est en tout cas la dernière rumeur le concernant. Le hic pour ma voisine, c’est qu’il reste encore un peu de cash dans le compte et elle en aurait besoin. Ça devait faire un bout de temps qu’elle s’obstinait parce qu’elle a réussi à entrer dans le bureau du directeur, celui qui est derrière la vitre sans tain. De là, je n’ai pas su la fin de l’histoire. Une fois débarrassée de cette femme à l’ex-conjoint introuvable, l’employée de la banque se penche sur mon cas. Pendant que je lui explique ce qui m’amène, le prochain client prend la chaise toujours chaude de la dame à l’ex-conjoint introuvable. Pour produire l’attestation bancaire (une simple lettre qui confirme que j’ai un compte à la banque et que ce dit compte contient l’indécrottable somme de ‘ce n’est pas de vos affaires’, il y a quand même des limites à parler de soi !!), elle aura pris 45 minutes. Sur son ordinateur, elle va chercher le solde du compte et la lettre type. Elle complètera la lettre avec mes renseignements (nom, date d’ouverture du compte et solde), l'imprimera et la signera avant d’aller la faire signer par le directeur. Il me faudra compléter un petit papier qui confirme que je dépense 40$ pour obtenir cette attestation en plus de signer le registre des transactions (le bon vieux registre papier utilisé toujours dans les banques et administrations haïtiennes). Je vous rappelle, 45 minutes pour ces étapes. Reste maintenant à produire les deux chèques de direction … Même genre de démarches qui prendra près de 90 minutes. L’haïtien à côté de moi est resté aussi silencieux que patient pendant cette interminable aventure. La batterie de mon smartphone marquait dans le rouge, comme ma pression probablement. C’est le servie à la clientèle à l’haïtienne ou le point de focus n’est pas le client, mais les tâches à effectuer. Et dans un contexte où les pratiques sont tout autant marquées par la tradition que la non-confiance, les étapes (dont les signatures et contre-signatures pour non objection) sont nombreuses. J’en suis venu à avoir le sentiment que j’étais face à une danseuse qui se concentre sur l’ensemble de sa chorégraphie sans vraiment se soucier si le spectateur dort ou a quitté la salle. C’est le genre de situation où le terme ‘réingénierie des processus’ trotte dans ton esprit.
lundi 16 juillet 2012
Désordre surprise
Rien ni personne ne nous avait annoncé cette bourrasque. Avec le chauffeur, on quittait Pétion-Ville pour le centre-ville de PAP, pour le ministère. Le 20 minutes du trajet (en dehors du blokus pour votre information) a été comme un film. L’intensité du vent et de la pluie croissaient ensemble, des affiches prenaient une ‘roulib’ avec le vent alors que des branches s’affaissaient sur le sol. Au ministère, j’ai patienté un bon dix minutes dans la bagnole que le ciel nous fiche la paix. Ma patience ayant une limite plutôt circonscrite, je suis entré dans les bureaux assez trempé. Sur la cour, des branches avaient fait des dégâts. Tout ce désordre en quelques minutes et surtout sans aucune annonce, personne n’était effectivement préparé. Ceux qui sont restés dans un building n’auront rien compris, le désordre a été une surprise.
vendredi 13 juillet 2012
Je-ne-sais-quoi !
Ai passé quelques minutes dans un bureau au tribunal de paix aujourd’hui. Le fonctionnaire de l’État (adjoint de je-ne-sais-quoi, je n’ai pas compris) m’a fait entrer dans son bureau où il y avait déjà 5 personnes qui attendaient. J’ai déposé ma personne sur le dernier siège libre. Outre tout ce monde, on comptait sur les étagères autant de poussière que de papiers. Deux ventilateurs attendaient le retour de l’électricité pour assumer leur fonction. Il faisait trop chaud dans ce petit enfermement plein d’humains, de papiers et de poussière, mais on s’habitue. Le plus vieux des invités a recommencé son histoire. Un proprio qui a des problèmes avec un de ses locataires qui en plus de ne pas avoir assumé son loyer, aurait foutu l’appartement dans un état indescriptible. Le granmoun (une personne âgée) était dans un tel état de désespérance, qu’il s’était résigné pour la première fois de sa vie à porter la cause devant la justice. L’assistant du je-ne-sais-quoi derrière le bureau posait des questions sans réellement prendre de notes. À la fin de son histoire, le plaignant a été invité à sortir et revenir lundi. Ceux qui m’avaient précédé dans le bureau restaient silencieux. L’assistant du je-ne-sais-quoi me demande pourquoi je suis là. Je lui indique que ces quatre moun étaient arrivés avant moi et qu’il devait en prendre soins avant de se pencher sur mon cas. On me fait comprendre que ce ne sont pas des ‘clients’, mais des gens qui attendent là la fin de la journée, son bureau étant éventuellement plus confortable que le coin de la rue. De la même manière que mon prédécesseur a eu à raconter son histoire devant cette petite foule, je lui raconte ce qui m’amène. Trois des invités écoutent attentivement alors que le dernier tente de colmater un gros trou dans son soulier. J’ai besoin (pour Jo itou) d’un certificat de bonne vie et mœurs. Est-ce que ça vous dit un petit échange sur ce qu’est une bonne vie et de bonnes moeurs ? Non pas vraiment ! Ok… Le gars assis de l’autre côté du bureau me fait comprendre que je devrai descendre au bas de la ville - tout près de l’aéroport - pour trouver ce certificat, ce n’est pas lui qui pourra me le fournir. « J’y arrive justement. Et on m’envoie vous voir ! Est-ce qu'on peut commencer à être sérieux ... »
- Reviens lundi.
- Avant ou après le granmoun qui vient de sortir ?
- Ben ??? Lundi !
- Il y aura quoi de nouveau lundi, quelle réponse différente trouverai-je ?
- Moi je suis l'assistant, le 'je-ne-sais-quoi'sera là et pourra vous aider.
- Nap wè lundi
jeudi 12 juillet 2012
Lutter contre l'impuissance
Quelques fois, des parallèles émergent de la lecture des journaux haïtiens et québécois. Je pense entre autres à cet homme au Qc qui vient de tuer ses deux enfants avant de s’enlever la vie. C’est fou comment la politesse ne nous sert pas toujours. Imaginez qu’il ait été moindrement égoïste, il aurait commencé par lui-même et… Le bonhomme écrit sur sa page Facebook qu’il en est arrivé à la conclusion que la société ne lui offrirait jamais de vraie justice et que dans ce contexte, il avait tiré la conclusion qu’il devait se la donner lui-même. Je suis certain qu’il y a quelques milliers d’énervés qui voudraient également se donner une ‘vraie’ justice dans le dossier du cardiologue filicide. Merci de ne pas annoncer la date et l’heure de sa libération. Souvenons nous aussi de la sortie ‘accompagnée’ des mohawks de d’Oka au moment de la crise du golf. Disons qu’on ne faisait pas dans la dentelle. Le parallèle avec ce qui se passe en Haïti concerne le lynchage récent de trois petits voyous, des voleurs de motos. Je suis en Haïti depuis plus de trois ans et ces histoires de lynchage reviennent régulièrement dans l’actualité. Plus souvent les victimes sont des criminels ‘reconnus’ par le voisinage, mais il est arrivé que la victime ait été ciblée pour des raisons mystico-religieuses. On a vu ce genre d’histoire au moment du choléra où des personnes ont été bâtonnées par les voisins après avoir été accusées d’être les vecteurs mystiques par lesquels la bibitte s’est installée dans le village. Dans les derniers jours au Pakistan, une personne (déficiente intellectuelle selon certains médias) a été lynchée après avoir profané le Coran. Dans le cas des criminels lynchés, il y a toujours cette même analyse du sentiment d’impuissance face à la justice. Je me souviens d’un policier québécois qui me racontait une histoire horrible (photos à l’appui) d’un bonhomme assassiné par ses voisins. Le gars en question tabassait régulièrement sa femme malgré des plaintes aux autorités et quelques tentatives musclées des voisins de l’apaiser. Un matin, ces mêmes voisins ont découvert la femme morte et des fils se sont touchés dans le cerveau exaspérés de quelques-uns. Le batteur de femme n’a jamais eu la chance de recommencer ni de croupir dans l’une de ces belles prisons haïtiennes. Je pense à la faiblesse de la justice haïtienne, tant au plan de la forme que de l’esprit, en me disant que ça devrait une priorité, la priorité. Je me souviens d’avoir écrit à peu près la même chose au sujet de l’éducation et de l’environnement pour comprendre que je tourne en rond. En fait, la priorité devrait être de lutter contre l’impuissance. Ça ne veut encore rien dire de très précis, mais j’aime la formule !
mercredi 11 juillet 2012
Pauvre bébé
La vie de couple s’appuie toujours sur un partage tordu des responsabilités. Même sur certaines responsabilités tordues… À 4h15 du mat, le coude pointu de Jo s’est légèrement enfoncé entre mes côtes : « Mon homme, ton bébé pleure. » Mon homme, ton bébé pleure !! Le chiot est donc devenu mon bébé, probablement entre 22h00 et 6h00. Le petit prend du mieux et a maintenant une énergie assez forte pour que ses pleurs perturbent notre sommeil. Ses déplacements restent précaires, sa patte continuant à le faire souffrir. On lui donne un autre 24 heures pour reprendre la forme avant de le faire adopter par de vrais parents. Pauvre bébé !
mardi 10 juillet 2012
Ti pitou-piteux
J’ai dit à Jo qu’on avait le coeur trop fragile pour continuer à vivre en Haïti. En tout cas, dans une Haïti où la mort côtoie intimement la vie, d’aussi près que l’opulence vulgaire côtoie l’indigence extrême. Le réveil du lundi matin s’est fait au son des pleurs d’un chiot qui errait dans le voisinage. Ayiti reste une terre de chiens errants où la loi du plus fort régule la vie, meute ou pas, roues de 4X4 ou pas. J'étais sorti sur la terrasse voir le petit qui tournoyait dans la rue avant qu’on ne le perde des yeux et des oreilles. On avait oublié son existence jusqu'à ce matin en quittant pour le travail, on a vu notre ti-pitou écrasé, grelotant dans la fond d’une petite rigole. Impossible de le laisser là même si on ne sait pas vraiment qu’en faire. Jusqu’à aujourd’hui, avoir un chien n’a jamais fait parti de notre plan de vie. « On le sauve et après on verra ! » me dit l’enthousiaste Jo. "On le sauve !!!" lui répondis-je... On sort du 4X4, fait une place au ti-pitou et retourne vers la maison. Prépare un bol d’eau et des restants d’un poulet rôti. Le chien qui n’a pas d’autre énergie vitale que celle de greloter arrive à boire un peu d’eau sans toutefois être en mesure de toucher à la viande. On donne nos recommandations à Claudette et retournons vers le bureau. Ce midi, je téléphone à Claudette pour voir comment se comporte notre nouveau colocataire. Au plan alimentaire, les choses semblent aller, l’assiette de poulet est propre… le hic vient du fait que le chien ne se porte pas sur l’une de ses pattes arrière. Avant d’enter à la maison ce soir, on a acheté ce qu’il faut pour le nourrir et lui enlever les poux et les puces que son petit corps transportait. Même après le bain, j’imagine qu’il compte encore quelques amis, on refera le travail demain. Une de ses pattes semble effectivement mal en point, mais selon mon œil de vétérinaire patenté, il devrait s’en sortir. Le jeune gaillard ne pette pas la forme, mais a au moins il a de l’appétit, c’est le début de la vie ! On sent surtout une espèce de frayeur dans ses yeux et malgré nos bons soins, il n’a pas encore l’intention de nous porter sa confiance. La bonne nouvelle dans l’affaire est que Jo a déjà trouvé une mère adoptive pour lui. Quelques jours à lui redonner le goût à la vie et après, j’imagine que dans quelques semaines il ira cruiser les petites voisines.
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