dimanche 28 février 2010

Quelqu'un peut-il prendre le micro ?


Depuis notre retour, on sent la fatigue s’installer durablement dans la vie de nos collègues haïtiens. On a eu droit à plusieurs pluies et il semble que la saison mouillée s’installe pour de vrai. Il manque encore des centaines de milliers de tentes pour faire en sorte que les prochains mois se passent un peu mieux. Pour ne pas dire la prochaine année ! Les gens sont fatigués de cette vie de campeur forcée. Plusieurs ayisien pourraient toutefois retourner dans leur maison, mais les craintes de nouvelles secousses sont trop fortes. Disons qu’elles ne font rien pour se faire oublier. Il existe également une rumeur assez forte dans la ville à l’effet que l’État demanderait à la population de continuer à dormir dehors… Julemond, un vendeur de fruits itinérant qui passe livrer d’excellentes assiettes de fruits deux fois par semaine, me raconte qu’il attend l’ordre de l’État pour retourner dans sa maison… Il y en n'a pas eu pour en sortir, il n'y en aura pas plus pour y retourner ! C'est aussi ce qui se passe quand le niveau d'organisation d'une société permet à sa population d'avoir minimalement accès à une information fiable. Vous vous rappelez du Premier Ministre Bouchard et de Monsieur Col-roulé-Caillé tous les jours à la télé lors du verglas, ils servaient à ça, informer adéquatement la population et briser des mythes !

samedi 27 février 2010

Au tour du Chili


Je travaille avec un Chilien. Un gars que j’ai connu à Montréal il y a plusieurs années et que j’ai retrouvé ici. Au moment du séisme en Haïti, il était en vacances au Chili dans sa famille. Ses vacances se sont écourtées et il est rapidement rentré à Potopwens. Pendant le tremblement de terre au Chili, il n’était pas en vacances ici en Ayiti. C’est plutôt l’inverse. En fait, il travaille comme un fou depuis son retour, c’est entre autres lui qui s’occupe du PDNA pour la santé. Quelques jours après son retour, on s’était réunis dans l’espèce de maison mobile qui lui sert maintenant du bureau à l’OMS (OPS pour l’Amérique…). Dans le préfabriqué, il y avait deux gars qui avaient vécu le séisme, deux autres qui étaient ailleurs dans le monde. Le préfabriqué brassait pas mal, ils installaient le réseau internet et le réseau électrique. Un gars se promenait sur la toiture d’une cabane à l’autre. Pour le réseau électrique, tous les branchements étaient européens … limite de la coopération internationale ! On faisait des blagues sur notre panique du tremblement à chaque fois que la cabane bougeait et les deux absents riaient de nous. Cristian nous expliquait comment son pays était à risque pour les tremblements de terre et comment tout était construit pour y faire face. Je lui ai parlé aujourd’hui, il était un peu pas mal sur le cul même s’il avait eu de ‘bonnes’ nouvelles de sa famille. Imaginez l’intensité du séisme chilien dans un pays comme Haïti…

jeudi 25 février 2010

PDNA


Je m’active à faire des choses que je dénonçais sur ce même blog. Journée complète de travail sur le PDNA (Post Disaster Needs Assessment). Le PDNA est une stratégie coordonnée par les différentes agences des Nations Unies dans une situation de crise humanitaire. Le modèle a évolué depuis les dernières années, mais disons qu’on a plus ou moins deux semaines pour déterminer les besoins du pays dans tous les domaines imaginables ; santé, éducation, justice, voiries, … Quelques centaines de personnes réunies autour de tables ‘thématiques’ dans une grande salle d’un hôtel resté debout. Shaké pas mal, mais toujours debout. Deux semaines à faire un bilan pré-séisme, à identifier les impacts du séisme, à définir les orientations et les stratégies à court, moyen et long terme. Six mois à un an, une année à deux ans et deux à cinq ans. Le rapport qui sortira de ce vaste exercice servira de base de travail lors de la conférence de New-York où les différents bailleurs s’engageront à financer un ou l’autre des aspects de ce PDNA. Hors du PDNA, point de salut ! On voit toutes les grandes organisations internationales se lancer activement dans les travaux ; l’OMS veut qu’il y ait de l’argent pour la santé, l’UNESCO pour l’éducation, la FAO pour l’agriculture, … Les pays font la même danse pour être sûrs de financer certaines dimensions du PDNA, question de demeurer des joueurs actifs en Haïti. Les petits joueurs comme moi veulent continuer à aider leurs partenaires en sauvant l’expertise et les contacts qu’ils ont développés dans le pays. L’implication du pays sinistré dans ce genre d’exercice varie bien évidement en fonction de son niveau d’organisation, tant au plan gouvernemental que de la société civile. Disons simplement qu’il y a davantage de blancs dans la salle que de noirs… J’ai au moins la chance – pour ne pas dire le privilège - de travailler avec un partenaire haïtien très dynamique, il donne la couleur locale au PDNA.

mercredi 24 février 2010

Une réplique aux répliques


Pendant que lundi soir nous nous endormions dans une chambre d’hôtel minable de Miami - chambre dite non fumeur mais dont les derniers visiteurs en avaient grillé quelques unes -, la terre a tremblé en Haïti. Il semble de plus que la nuit dernière, elle aurait tremblé aussi, mais le sommeil était plus profond que la crainte, on n’a rien senti. Ce matin à la radio, on a entendu Dieuseul Anglade, le directeur général du Bureau haïtien des mines et de l'énergie (BME). Quand tu te prénommes Dieuseul, on t'écoute... Cet ingénieur du BME explique très clairement et simplement que que les secousses qui secouent étaient prévisibles et sans nouveau danger réel ; se yon bagay nomal (tout se déroule normalement). Les scientifiques avaient prévu ces secousses et que leur déroulement actuel (intensité, fréquence et durée) n’est pas atypique dans la dynamique des plaques tectoniques (j’aime la rime). En fait, il était très rassurant. L’animateur l’amène lentement mais sûrement sur des aspects un peu plus mous que la science des plaques tectoniques, mais tout autant ‘solides’ dans une société fortement animiste ; les esprits, les croyances religieuses, les forces maléfiques, … Un vrai patineur artistique. Assez conscient des limites de crédibilité de son discours ‘scientifique’ face à ces enjeux mystiques, il a réussi très habilement à patiner entre ces deux rapports au monde ‘contradictoires’; le doute et le dogme. Il a en même temps maintenu son message de confiance quant à la situation sismique du pays, et celui sur l’importance de la religion pour favoriser l’élan de compassion et de solidarité nécessaire à la sortie de crise. Il est même resté calme et intelligent quand l’animateur l’a amené sur le sujet de ces personnages qui tous les jours nous annoncent (à la radio ou dans un lieu de culte) avoir lu quelque part où il n’y a rien d’écrit, la date prochaine d’un nouveau séisme pire que celui du 12 janvier. Un vrai cours de communication en cas de crise.

mardi 23 février 2010

Viv Labady


J’avais hâte de remettre les pieds à Potopwens (lisez-le à haute voix, vous aller savoir de quelle ville je parle), de sentir la ville et d’entendre les gens. Le décor s’est quelque peu amélioré depuis une semaine, on voit des campements remplis de belles tentes blanches. Ce n’est pas encore la totalité des campements, mais on sent une amélioration. Comme les sacs de ‘cadeau-de-pitou’ éclosent de la neige à la fonte du printemps sur les trottoirs de Montréal, des montagnes de bétons concassés poussent dans les rues et les terrains vagues. Les rencontres avec Jean-Claude (le chauffeur avec qui je travaille le plus) et les autres collègues ont été chaleureuses. Tout le monde n’en avait que pour les quelques secousses des dernières 24 heures. Personne n’a vraiment dormi… On sent certaines personnes complètement affligées par ces petits rappels du grand brassage, alors que d’autres rigolent des réactions de tous et chacun. En revenant de l’aéroport sur Delmas, on pouvait lire sur certains murs ‘Viv Labady’. Pendant quelques secondes je l’ai pris personnel, difficile de faire mieux comme accueil ! J’avoue que ça m’a fait du bien. Sérieusement, le Labady en question est un journaliste qui était candidat à la chambre des députés pour les élections prévues le 28 février prochain ; élections qui ont bien évidement été annulées par le Président. En fait, aux dernières nouvelles (lues dans les journaux glanés dans les aéroports), l’annulation des élections, les trois jours de deuil national et le congé férié du mardi gras ont été les trois seules interventions officielles du président depuis le 12 janvier 2010. Je précise l’année pour éviter la confusion...

lundi 22 février 2010

Vacances terminées


Les vacances arrivent à leur fin. Le ‘frette’ itou. Pour dire vrai, le froid du Québec ¬– comme les proches d’ailleurs – a été gentil avec nous. Il devait savoir que nous avions besoin d’un break. On a été heureux de répondre aux milliers de questions que nos dernières aventures suscitent. Surprise pour moi, les questions concernant nos prochaines aventures haïtiennes étaient tout aussi nombreuses. Pourquoi retournez-vous en Haïti ? Une question qui, en fonction du ton du demandeur, pourrait indiquer qu’il nous prend pour des fous, ou qu’il s’intéresse à ce que nous serons appelés à faire pour participer ‘à notre façon’ à la reconstruction du pays. Pour dire vrai, j’ai encore l’impression qu’il reste bien des brèches à colmater pour ces presqu’un million d’ayisien qui vivent dans les rues avant de parler de reconstruction. À ce sujet là, on a suivi dans les journaux le début de la valse des chefs d’État ou de gouvernement. Ai-je déjà parlé sur ce blogue de la compétition internationale ? La partie est commencée et il faut souhaiter que les perdants de cette nouvelle joute ne soient pas les ayisien. Jeudi dernier au bistro du coin où je déjeunais tranquillement et seul (peut-être un pléonasme ?), je lisais dans la section Idées du Devoir une lettre écrite par Préval (le président lui-même) et une madame Guedj (ancienne ministre française) qui appuyaient la création d’une nouvelle force d’intervention onusienne, les Casques rouges. Profitant de ce qui vient de se passer en Haïti (ou de ce qui ne s’est pas encore passé !), ils proposent la création d’une xième agences des Nations Unies. Il faudrait selon eux créer les Casques rouges pour mieux coordonner l’aide dispensée par les milliers d’organisations gouvernementales et non-gouvernementales en cas de catastrophe humanitaire. On voit les conséquences de cette presqu’absence de coordination depuis plus d’un mois en Ayiti. Casques rouges ou jaunes, on s’en fout un peu. L’enjeu est plutôt de savoir quelles sont les responsabilités de coordination minimales du pays touché, et en fonction de sa capacité d’action, l’espace d’intervention réel des organisations internationales. Les Casques rouges devront être équipés d’un sifflet d’arbitre !

dimanche 14 février 2010

Faux départs


Un malheur n’arrive jamais seul. C’est le genre de blague plate que tu fais à un gars qui t’annonce qu’ils ont eu des jumeaux… Faux départ pour nos vacances. Comme prévu, on prend l’avion de Tortugair de PAP à Santo-Domingo. On nous stationne dans une salle d’attente nouvellement installée dans un hangar. La télé qui fonctionne avec des oreilles de lapin nous retransmet la cérémonie officielle qui a eu lieu hier pour souligner le deuil national. Des officiels catholiques, protestants et vaudous prennent la parole. Le Président se tient vouté sur sa chaise en se prenant la tête entre les mains. On ne sait pas ce qui se passe dans sa tête pour qu’il ait besoin de ses mains pour le retenir. L’électricité fout le camp et on est placé dans le noir pendant une bonne heure. L’avion décollera aves près d’une heure de retard pour Santo-Domingo. Six heures de retard et trois faux départs plus tard, on arrive à Miami. Je tente mon créole auprès du chauffeur de taxi haïtien et on n’en a eu pour un bon 30 minutes à se faire parler de l’état de son pays. Arrivés à Montréal à midi, on a l’écœurite aigue de ces 36 dernières heures. Avant d’entrer dans le taxi qui nous amènera à l’hôtel, je dis à Jo, si le chauffeur est haïtien, on lui raconte qu’on arrive du Mexique. Le carte d’identité du chauffeur indiquait Réginald Jean Baptiste… le trajet s’est fait en silence.

samedi 13 février 2010

Les valises nous appellent


Port-au-Prince Sant-Domingo sur les ailes de Tortugair. American Airlines pour se rendre à Miami et encore American pour arriver à Montréal. Une semaine de pause avant de refaire le chemin inverse. Quand l’hiver nous manque, on trouve toujours des proches pour nous réchauffer…

vendredi 12 février 2010

Un mois après l’enfer

Dernière scène de Cinema Paradiso. Le gars s’écrase lentement dans son banc, alors que les larmes surgissent dans ses yeux. Il revoit toutes les scènes autrefois mises à l’index par le curé du village, le vieux projectionniste les ayant montées sur bobine pour lui. Son enfance comme l’histoire de son amour du cinéma défilent dans sa tête. Comme lui, je m’écrase dans le fauteuil rouge de notre salon. Les images des quatre dernières semaines sont projetées dans ma tête. La voiture qui bouge, le chauffeur qui prie, le Carribean Market qui s’écrase, les blessés qui courent, les morts qui dorment déjà. L’image de moi-même qui, les matins des premiers jours, se réveille en pleurant. Depuis ces 50 secondes d’enfer, les images de destruction s’incrustent sur ma rétine et mes oreilles sont saturées d’histoires tragiques. Comme un sas de décompression avant d’entrer au cœur. Les chocs sont multiples, tout autant que leurs répliques.
Après un mois, les plaies se sont infectées. Les sismologues comprennent un peu mieux ce qui s’est passé. Les haïtiens comprennent une fois de plus que leur État n’a pas réussi à les inscrire au centre des priorités, au centre des intérêts. Près d’un million de personnes dorment dans des camps improvisés. Des centaines de milliers ont quitté pour les provinces. Ils sont presqu’un million à avoir perdu l’habitude de manipuler une fourchette. Les brigands retrouvent peu à peu leur terrain de jeu. Les haïtiens savent que ce nouvel enfer durera longtemps. La communauté internationale se démène comme jamais pour aider, mais ne sait pas où sont les problèmes. Quels sont les problèmes. Ne sait pas proposer des solutions, ne sait pas par où commencer. Les vieilles habitudes des pays riches ont déjà repris leur place, des promesses de cash et de béton tombent sur le Ayiti.
On entend ou lit partout que les haïtiens devront être associés à la planification de la reconstruction. Qu’on devra partir de leurs besoins. Mais lesquels, les besoins de qui ? Ceux que l’État définira ? Presque tous, et j’en suis, ont décrié l’absence d’État dans la crise actuelle. J’ai entendu des leaders politiques reconnaître leur impuissance. L’État peut-il participer de manière active et originale à la reconstruction de Port-au-Prince ? Les doutes sont nombreux. L’absence d’une société civile capable de définir les besoins de la population est un autre frein à cette collecte de besoins, maintenant que les pays riches ont collecté de l’argent. Quand au Québec on décide de développer un nouveau projet, des centaines d’organisations sont capables de venir exprimer les opinions et les besoins de leurs membres. Comme citoyen ordinaire (dans la mesure où il en existerait des extraordinaires), tu te retrouves représenté des dizaines de fois. Syndicats, groupes d’intérêt, chambres de commerces, organisations communautaires, partis politiques, ordres professionnels, tutti quanti. La société organisée tout entière s’exprime. Ici, les efforts de la communauté internationale pour créer cette société civile active politiquement ne donnent pas encore les résultats souhaités.
On se butte également à une forme d’individualisme amplifié par une survivance quotidienne pour le 80% de la population qui vit avec moins de 2$ US par jour. Le proverbe haïtien ‘tout koukouy klere pou je-l’ (Chaque luciole fait de la lumière que pour elle-même) malheureusement connu de tous devra perdre de son panache. Les actions individuelles des pays riches comme celles de chacun des haïtiens vont nous foutre dans le même bordel, même avec des bâtiments antisismiques. Plus de 30 coups d’état et plusieurs décennies de dictature limitent la capacité de plusieurs à faire confiance à toutes formes d’espaces collectifs. Les meilleurs débateurs du monde ne font malheureusement que parler. La reconstruction sera colelctive ou ne sera pas : ‘La vie normale ne peut pas reprendre que pour une seule personne’, dixit Florence, une collègue.
C’est sûrement un des problèmes que les Haïtiens devront transcender pour reconstruire (construire disent plusieurs) Port-au-Prince et tout ce qui y niche. Comment nous, des organisations internationales, serons en mesure de les accompagner dans ce passage ? Voilà l’un des défis des organisations internationales et d’États mobilisés par des agendas différents, pour ne pas dire contraires. Cette complication d’intérêts, souvent reliés à des politiques internes des agences et organisations associées au développement, se conjuguera à des enjeux politiques sur la scène des relations internationales. Comment les instances politiques au plan international (je pense ici à l’ONU mais également à certains grands fonds) de cette planète seront en mesure de s’inscrire dans une action politique forte, sensible et claire. On ne peut rester encore longtemps dans ce vieux discours de la ‘non ingérence’, rappelons-nous de ce qui s’est passé au Rwanda… Des haïtiens nous le demandent ; n’attendons pas qu’ils nous le rappellent.
Heureusement, parmi les images que mon cerveau visionne, il y a également ces milliers de scènes de joie et de tendresse, des accolades sans fin. Du genre ‘heureux de voir que tu as survécu’. Des histoires à coucher dehors (sans jeu de mots) comme cette partenaire complètement coincée sous les décombres de sa maison, qui a pu se libérer par les mouvements du béton liés à la deuxième secousse. Il y a également ces images ambigües pour le blanc que je suis de l’haïtien qui, heureux de te voir en vie, te demande avec ses belles dents blanches sur sa peau noire : ‘Comment tu vas, et la famille, la maison …’ Aux mêmes questions, il te répond toujours avec ce sourire qu’il tient le coup, ‘map kenbe piti piti’. Sa maison est debout mais il a perdu une de ses deux filles. La plus vieille a été écrasée par le mur de la maison du voisin mais, grâce à Dieu, sa plus jeune est en vie. On peut avoir comme première impression que la vie n’a pas de valeur dans un pays comme Haïti. C’est en fait complètement faux, c’est la mort qui n’en a pas. Aidons-les à redonner un sens à leur vie.

jeudi 11 février 2010

Déficit de confiance


J’ai écrit un billet sur la confiance il y a plusieurs mois (http://jeanfrancoislabadie.blogspot.com/2009/09/les-suites-de-la-dictature.html). Je parlais en fait des suites logiques de la dictature. Perte de confiance en l’autre, ce voisin ou ami avec qui tu prends une Prestige. En ton frère ou ta sœur. Même en ta mère. Perte de confiance envers les représentants de l’État, dans la mesure où il représente un État en qui tu ne peux faire confiance. C’est cette absence de confiance que les ayisiens ont vu une autre fois se concrétiser depuis le 12 janvier. Confiance en l’avenir ? Dans une tente pour plusieurs mois, rien pour entretenir la vie et l’avenir de ses timoune. Rien de plus pour la grand-mère à la jambe cassée qu’on doit transporter aux toilettes sur le bord de la rue trois fois par nuit, les fesses à l’air trois fois par nuit. Ai-je bien écrit trois fois par nuit ! Cette odeur de merde et d’urine mélangées qui nous bouche les narines pour le reste de la vie. Confiance en ce Minsitère des travaux publique et de la construction (MTPTC) qui nous informe des édifices qui devront être démolis, ou pour lesquels la démolition devra être terminée. Confiance en cette Police nationale haïtienne (PNH) qui a comme premier mandat de nous protéger des brigands et arnaqueurs qui flairent les occasions : « Tu veux une tente ? Je peux peut-être t’aider. » ; « J’ai un ami docteur, il peut voir ta mère si … » ; « Un visa pour la Républiques, c’est facile … ». Confiance en cette communauté internationale qui distribuera un jour, bouffe, eau, médicaments ou tentes. Confiance en la main invisible d’Adam Smith, ce marché naturel régulateur de tous les maux. Confiance en soi même, ébranlé par le tremblement de terre et ses répliques. Un déficit de confiance, à ajouter à l’équation du budget.

Lapsus

Carine et moi discutons. Carine est ce genre d'anesthésiste qui vous réveille. Elle commence à me raconter que la pluie l'a aussi réveiller cette nuit et elle me dit : "Quand il a commencé à pleurer ..."...

Voilà !

Première vraie pluie depuis le 12 janvier dernier. Une vraie bonne pluie des caraïbes. On s’est tranquillement réveillé au son de cette ondée vers 4h00 du mat. Des centaines de milliers d'haïtiens couchés dehors l'ont vécu plus péniblement que nous bien évidement. On attend toujours des nouvelles des containers de tentes, je vais parlé à Bill ce matin, il sait probablement où elles sont coincées.

mercredi 10 février 2010

Recherche une liste


Je ne suis pas vraiment un homme d’action. Si j’avais été dans un building lors du tremblement de terre, je serais resté sous les décombres. Je ne suis pas le genre à me mettre à courir, mais plutôt à me poser des questions. De quel côté suis-je mieux de partir ? Quelle partie du building risque de s’effondrer en premier ? Quelle sera la chaîne de la chute du plafond ? Près de quel meuble suis-je mieux de me protéger ? PAF, sur la tête ! À un moment donné dans la crise, il y avait près de 900 organisations sur le terrain. Tous des gens d’action. Un … de foutoir. Tout le monde se déplace pour aider, arrive avec ses ressources, ses pratiques, ses équipements et ses intérêts. Personne pour coordonner le tout, même le plus fort. Tout le monde est bien intentionné, tout le monde a de bonnes idées, quelques-uns ont plus de cash que d’autres. J’en arrive à avoir mal au cœur de cette logorrhée d’aide et d’action. On s’est mis en action, on fait des listes de n’importe quoi depuis un mois. Tout le monde - moi itou - fait des listes. Des listes des institutions fonctionnelles avec leur capacité d’intervention, les lits disponibles, les salles de chirurgie fonctionnelles, les ressources humaines disponibles. Je connais au moins 12 organisations qui produisent une liste pour connaître la capacité hospitalière actuelle. J’ai participé hier midi à une conférence téléphonique internationale sur les listes des Health Facilities. Du monde assis sur leur cul aux États-Unis, au Canada et d’en d’autres pays (23 personnes branchées sur la conférence) veulent nous aider à créer cette criss de liste ! Un site internet géré aux USA tente de répertorier les listes déjà produites. Psychédélique ben raide. Pas autre chose à dire ! Le Ministère n’a jamais été capable d’avoir une liste à jour de ses institutions pis tout le monde veut lui en faire une en même temps !! Personne n’arrive à se parler ou à se coordonner. Personne n’arrive à réfléchir. Besoin de vacances…

mardi 9 février 2010

Cécité oblige


Il y a ce gars qui transporte un matelas sur sa moto. Il y a l’autre derrière, vous ne le voyez pas, qui sert d’appui-matelas. Mais surtout, qui ne voit bien évidement rien en devant de lui. J’ai malheureusement plusieurs collègues et amis ici à PAP qui s’embarquent actuellement sur une moto mais qui ne voient rien devant eux. Partir à l’aveugle aux États-Unis et au Canada pour se refaire une vie sans tremblement de terre, ou en région pour retrouver la famille et y être plus confortable. Se reconstruire une ‘construction anarchique’ sur ces mornes où comme les dominos, les maisons se sont écrasées les unes sur les autres. Cet État incapable de développer une vision minimalement organisée de l’avenir de sa population. Même cécité pour la communauté internationale qui a déjà recommencé à distribuer un Palais ici, un Ministère de la santé là bas, un hôpital quatre coins de rue plus loin… On ne devrait rien investir d’autre que de la vision dans ce pays pour les 12 prochains mois. Surtout pas de béton.

dimanche 7 février 2010

Le tremblement de nerfs


J’écrivais il y a quelques jours que les vrais problèmes sont à venir. Un vrai Jojo Savard ! Je discute avec une collègue. Sur mes genoux, son timoun desod (un enfant désordre est un enfant tannant) de3 ans joue sur mon ordinateur. On est devenus des zanmi depuis le tremblement de terre. La maison de sa mère a tenue, mais son cœur est ‘viré à l’envers’. Elle fait parti d’un groupe d’entraide créé pour aider les gens à passer à travers les tremblements de nerfs qui suivent le tremblement de terre. Son mari veut quitter pour aller rejoindre ses parents aux USA : ‘Je n’ai plus rien à faire dans ce pays’. Elle, elle pense qu’elle peut faire quelque chose pour le pays qu’elle aime, son Ayiti cheri. Quel avenir pour son timoun dans ce pays en ruine ? Elle ne dort presque plus depuis trois semaines, les tremblements de nerfs la réveillent toute la nuit. Le timoun desod est passé sur la table pour aller ‘huger’ sa mère qui a les yeux dans l’eau. Elle ne sait plus par quel bout ramasser sa vie. La femme d’un de mes partenaires est désemparée. Elle veut pouvoir profiter d’une offre de son frère montréalais qui s’est engagé à prendre en charge leurs trois jeunes pour la prochaine année, le temps que la vie se reconstruise et qu’écoles et universités recommencent à enseigner. Ils s’enfargent dans des procédures canadiennes d’immigration, comme d’autres se sont enfargés dans des blocs de béton en voulant sortir d’un immeuble qui s’écroulait. Je tente de les aider à ne pas rester pris sous les décombres, mais il semble il y avoir tellement de monde qui courre vers la porte de sorite… Après une spécialité médicale de 4 ans en France il y a plusieurs années, ce partenaire a lui aussi fait le choix de rester en Ayiti pour aider son pays. On côtoie tous les jours ces gens amoureux fous de leur pays, qui ont décidé d’y faire leur vie, d’y travailler, d’y élever des enfants, …. Ils ont vécu des ouragans, des crises politiques, des presque guerres civiles, des périodes d’enlèvements, de crises alimentaires, … Là, la coupe est pleine, elle déborde dans leurs yeux. À part pouvoir les écouter, les appuyer au meilleur de nos compétences et essayer de les encourager à kenbe (à tenir), l’impuissance nous gagne rapidement. Proche d’eux et en même temps si loin. Loin parce que pour moi, l‘ailleurs est accessible. ‘Jean-François, rappelle-toi toujours que tu es ici pour partir, et que moi je suis ici pour rester’ m’avait dit ce partenaire au début de notre collaboration. Qu’écrire de plus ?

vendredi 5 février 2010

Le tremblement de terre était anticonstitutionnel


À la radio aujourd’hui, nos gérants d’estrade de la vie politique débattaient du respect de la constitution dans le contexte de l’aide offerte par la communauté internationale. Le rôle joué par les Nations Unies et ses agences est entre autres fortement remis en question. Seul le gouvernement ayisien a l’autorité constitutionnelle de gérer l’aide et surtout, d’assurer la reconstruction du pays. C’est écrit dans la constitution, point barre ! Parce que la vie est simple comme la constitution haïtienne (298 articles en plus des sous articles), on se doit de respecter les institutions démocratiques. En fait, dans la mesure où le tremblement de terre n’est pas prévu dans la constitution, les suites politiques que l’on connait actuellement (prise de contrôle des américains entre autres) sont complètement caduques. C’est le genre de débat de vierge offensée un peu démagogue que nous offrent bien des haïtiens, ceux qui ne dorment pas dans la rue bien évidement. En fait, cette constitution, comme la liberté acquise en 1804 (premier peuple à se libérer politiquement du colonisateur, presque 150 ans avant les autres), demeure théorique. Ici, on vit politiquement et on parle de politique surtout dans la théorie. Un parlement, un gouvernement, un sénat, un président, un système de justice, ... Tout ce qui constitutionnellement est nécessaire pour la vie d’un peuple. Pour sa survie, peut-être faudra-t-il s’activer autour de quelque chose de moins constitutionnel.

jeudi 4 février 2010

Mon collègue Jimmy


Jimmy est assis devant moi. Il attend que je lui passe mon ordinateur pour aller lire les courriels que ses trois grandes filles lui envoient. J’en connais une des trois, on est sorti en mission deux jours à Jacmel et elle nous accompagnés. Plus gentille que son père, ce qui n’est pas peu dire. ‘Tu sais que tu as été pas mal meilleur que tes parents pour faire des enfants…’ Il me fait un grand sourire gentil. Jimmy est plus grand que moi, plus costaud surtout. Moi, je suis juste plus gros que lui, c’est tout. Le soir du grand chambardement, il était dans son bureau au Ministère. Tout lui est tombé sur la tête et il a réussi à se faire une place entre les morceaux de béton pour revoir le ciel bleu. Un médecin qui a passé les dernières années à suivre nos deux programmes de formation et à travailler avec nous au sein du Ministère. C’est le directeur adjoint de la Direction des ressources humaines du Ministère de la santé. Il dort depuis trois semaines dans la cour de ses voisins, kay li craze (sa maison s’est effondrée). Son pays est cassé et il est un peu découragé. ‘J’irais bien rejoindre deux de mes filles aux États-Unis, mais mon problème, c’est que je n’arrivais plus à vivre dans ce pays, j’étouffais. C’est ici que je respire, que je suis joyeux’. Jimmy a passé une bonne partie de sa vie dans l’État de New York mais n’en pouvait plus d’être loin de son pays natal. Loin de la bouffe de sa mère, surtout les jus de fruit au petit lait sucré. Il m’a fait découvrir ça lors d’une de nos missions en province. Dans un de mes premiers billets, je vous ai parlé de lui sans le nommer. Une accolade à 20 pieds de distance, les regards et les sourires s’étaient envoyés plein de tendresse. On a su en même temps que tout moun anfom (tout le monde va bien). Cette fois, il y a une table qui nous sépare, mais ce n’est pas très grave. Le silence transmet tout.

mercredi 3 février 2010

Des idées à la pelle


Judaine me demande tous les jours si on va trouver une tente pour elle. Raymond, Paul, Benito, Thony et Marie-Carmel itou. Fatigués de dormir à la belle étoile tout autant qu’inquiets de la prochaine saison des pluies (le printemps arrive), les employés sont toujours en attente de tentes (je sui sûr que ça se lit bien…). On a tenté (vous sentez la tentative..) d’en trouver ici ou d’en faire venir du Canada, mais rien ne se passe. Pendants ce temps là, notre ami Préval se demande – commission présidentielle en vue – s’il ne serait pas préférable de fabriquer les tentes en Haïti plutôt que de les importer, question de relancer une économie nationale disons défaillante. On sent là avec ce projet de tentes une stratégie de développement économique pour le peuple aysien. De la vision politique comme on l’aime. Mais c’est n’importe quoi !!! La capacité industrielle du pays était presqu’inexistante (encore un mot qui finit en ‘tente’) avant le 12 janvier, on peut s’imaginer qu’elle est elle aussi passablement affaissée. Les presque un million de moun qui dorment à labelle étoile n’ont pas le temps qu’on trouve un local (et qu’on s’assure de sa solidité), qu’on achète les équipements, le matériel, qu’on embauche et qu’on forme des travailleurs… C’est en partie ça le problème d’Haïti ; des bonnes idées impossibles à mettre en action. On voit à tous les jours depuis le début de la crise de ces aysien ou de ces comités d’aysien qui ont une idée géniale pour mieux coordonner l’aide d’urgence, des idées qui prendront deux ans à se mettre en place. La maturité d’une nation passe sûrement parce sa capacité à reconnaître ses faiblesses.

mardi 2 février 2010

Besoin d’un interventionniste


Peut-être je deviens fou ? Depuis le tremblement de terre, je me lave les mains au moins 45 fois par jour. Déjà fortement présente avant le tremblement de terre, la poussière est partout et nous colle sur le corps. La débarbouillette de fin de journée change de couleur assez vite. Un ami journaliste (pas les nouveaux des dernières semaines, mais un ‘vieux’ voisin de l’avenue Hôtel-de-Ville à Montréal) me fait suivre des articles fort pertinents publiés un peu partout dans le monde. Aujourd’hui, un article du New York Time en bonne partie repris par Le Monde. On ne faits pas dans la feuille de choux, comme vous pouvez lire. Un grand débat sur la planète internationaliste : Prendre politiquement le contrôle d’Haïti ou fournir à l’État assez de cash (ou de moyen économique pour en avoir) pour qu’il se débrouille seul. Je simplifie un peu, mais c’est ma qualité première. Un des constats des anti-aides serait le fait que l’appui fourni au pays depuis des décennies (ça se calcule en milliard de $) n’a jamais rien donné. L’autre constat serait que la communauté internationale a déjà démontré sa capacité à foutre le bordel dans un pays en reconstruction. En contre-argument, il existe un constat assez fort à l’effet que l’État ayisien serait incapable de soutenir adéquatement la reconstruction du pays. Même sa construction ! Des problèmes de compétences et de corruption le disqualifieraient. Quoi faire ? La fameuse allégorie simpliste du développement (montre à quelqu’un à pêcher au lieu de lui donner du poisson) a déjà démontré sa caducité. Comme si la survie ne tenait qu’à la connaissance du maniement de la canne ! Faut quand même que tu t’assures qu’il y ait du poisson dans le lac et que tu puisses garantir un approvisionnement adéquat pour les prochaines années. Faut contrôler les braconniers par exemple. On arrive à une solution qui, selon moi, s’appuie sur un interventionnisme de la communauté internationale, un interventionnisme fort et sensible en même temps. Un interventionnisme, que l’on peut appeler une tutelle si vous le souhaitez, avec un vrai plan de développement de l’État haïtien et un plan de sortie (pouvoir par pouvoir par exemple). Quelque chose sur au moins quinze ans, le temps de former quelques générations nouvelles et de structurer un État qui se respecte. Donc qui respecte sa population.

Vidéo d'un danseur

Pour faire référence au billet de samedi. Ceux qui nous annonçaient que Big Brother allait nous surveiller partout se trompaient. C'est l'inverse, c'est nous qui rendons publique notre espace privé... Désolé !

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lundi 1 février 2010

Le pire est 'avenir'


J’ai pris un break hier. Pas de travail, mais de blogue. En fait, j’ai travaillé toute la journée (jusqu’à 10h00 en soirée) pour terminer la préparation d’une tournée que le directeur des ressources humaines du Ministère de la santé (MSPP) lançait lundi matin. L’objectif est de faire un bilan post-séisme des ressources humaines du MSPP. On travaille de près avec la Fondation Clinton dans ce dossier, genre d’exemple où les acteurs de la communauté internationale ne se pilent pas sur les pieds, mais accordent leurs violons. C’est bizarre à dire, mais je pense que les vrais problèmes ne font que commencer. Ceux qui sont longs et te fouillent longtemps dans les trippes. Un collègue, les yeux noyés par les larmes, qui me demande une avance salariale et toutes les prestations sociales pour tenter sa chance aux États-Unis. Un frère pourra peut-être l’aider à y installer la famille. Sa femme et lui n’en peuvent plus de cette promiscuité nauséabonde. Le plus grave, c’est qu’ils ne voient pas de lumière au bout du tunnel. Combien de mois dans ces conditions de vie ? 3 mois, 6 peut-être 12 ! Personne ne sait, mais disons que les odds sont contre eux et ils ne veulent pas placer leurs enfants dans ce genre de contexte de vie. Dans le coin de la porte du bureau, un autre collègue écoute. Lui aussi pense à la même stratégie pour sortir du trou rapidement. Un troisième veut que je l’aide à entrer au Canada avec sa famille … Personne n’est capable de s’imaginer que son pays va être en mesure de l’aider. La grande déception depuis deux semaines, c’est de réaliser que la communauté internationale non plus…