jeudi 7 juillet 2011

Un spectacle pour les yeux


Ce soir, spectacle de danse. Je l'ai déjà écrit, les haïtiens ne dansent pas, leur corps transcende toutes chorégraphies. Un fil relie leur corps directement à la musique, toutes les nuances de couleurs imaginables des sons trouvent un mouvement. Des postures délicates aux impulsions plus vigoureuses. La sensualité se mélange à la sueur qui perle sur la noirceur de leur peau. Aussi beaux que belles, toujours un spectacle pour les yeux. Imaginons que le PIB se mesure à la qualité des danseurs, ce serait sûrement un des pays les plus riches sur cette planète !!

mercredi 6 juillet 2011

Vite, des poètes


L'amygdalite est une infection des boules dans la gorge qui provoque une inflammation. Le perdiemite est une infection des per diem qui provoque une inflation. On navigue dans les mêmes eaux, il devient plus ou moins facile d'insérer certaines choses dans la gorge. Ok, j'arrête de niaiser. La perdiemite est une expression poétique qu'un collègue africain m'a donné aujourd'hui pour décrire les affres de ces per diem maudits. Le per diem est ce montant d'argent que je reçois lorsque mon travail m'impose de ne pas être à la maison, des frais comme les repas au restaurant, le coucher ou d'autres dépenses relatives à mon déplacement. Financièrement, le per diem est hautement intéressant. Petit exemple. Un médecin qui travaille dans le public gagne 23000 gourdes par mois, un peu moins de 600$US pour quatre semaine de travail. Si je l'invite à venir avec moi participer à une activité qui implique un déplacement de 24 heures, il recevra en per diem autour de 80$US. Faites le calcul, sept jours avec les canadiens durant le mois et il double son salaire. S'ajoutent quelques jours dans le mois avec les américains, avec l'OMS et avec l'UNICEF, et on appelle ça arrondir les fins de mois. La première difficulté avec ces fichus per diem, c'est que ça devient un moyen privilégié pour mobiliser les partenaires haïtiens à participer aux activités issues de nos projets. De ce point de vue, les théoricien de l'économie ont le haut du pavé : plus le gain attendu est important, plus la motivation est grande. Le deuxième problème est que le per diem varie en fonction des partenaires, ce qui devient un des outils supplémentaires de compétition entre les bailleurs/ONG. Les ayisien savent bien que pour tel genre d'activités, vaut mieux travailler avec les canadiens qui sont moins chiches, mais pour une autre activité, ils choisiront les américains plus généreux. Ils magasinent donc leur participation à nos activités en fonction entre autres de cette dimension. Je sais que vous vous demandez pourquoi tout ce beau monde de blancs ne s'agencent pas, c'est que les économistes ont le dessus sur les poètes.

Le gars était prêt à faire la guerre

Je transcris ici quelques phrases d'un long texte que Rouzier, le premier ministre désigné par Martelly mai rejeté par les parlementaires, fait paraître dans Haitilibre (le lien). Intéressant dans la mesure où le gars nomme clairement l'espoir de changement que le nouveau président a réussi à incarner. Il y a de l'eau dans le gaz comme on dit, mais surtout, des occasions ratées :

« En tant que citoyen, j’avais accepté de servir mon pays en mémoire de tous nos compatriotes morts du séisme, des intempéries, du choléra, de la misère, des naufrages en haute mer, de la violence armée, des kidnappings et des assassinats, comme ce fut le cas hier encore, de Guiteau Toussaint... Tous, victimes de notre échec collectif à assumer le triptyque de notre République : Liberté, Egalité et, surtout et avant tout, Fraternité. »

« Une Population bafouée, trahie, méprisée par ceux et celles qui lui avaient promis l’espoir, la démocratie et le développement, pour ne leur délivrer que, le chômage, la misère, la mendicité et l’insécurité ; Une Population confrontée pendant plus de 50 ans à l’effondrement progressif de l’Etat, à la déliquescence de ses institutions et au règne de la médiocrité, de la corruption, de la violence, et de l’anarchie ; Une Population finalement décimée par des désastres cataclysmiques comme si la nature voulait, elle aussi, se joindre à la curée entamée par les Gardiens du Troupeau ; Une Population angoissée, affaiblie, désabusée, traumatisée, à genoux mais jamais vaincue, relevait la tête et assenait un Non sonore et péremptoire au statu quo et à ses partisans. »

« Si nous traitons la misère et les affres du sous-développement comme une monstrueuse tyrannie, nous devons être prêts à leur faire la guerre et cette guerre là, le Président Martelly, le prochain Premier Ministre, vous et moi n’avons simplement pas le droit de la perdre. La politique que je voulais proposer à la Nation était celle d’entrer en guerre contre les conséquences dévastatrices des catastrophes créées par la nature et par l’homme qu’a connues notre pays pendant les 50 dernières années, en embrassant sans réserve le changement promu par le Chef de l’État. Ce changement devait s’exprimer avant tout dans la défense du bien commun ; ce patrimoine qui englobe l’existence des biens nécessaires au développement du citoyen haïtien et la possibilité réelle pour tous d’y avoir accès. Ce bien commun exige le bien-être social et le développement de tous les enfants du pays, de tous, sans exclusion et sans exclusive; et il implique la paix, la stabilité et la sécurité d’un ordre juste. Le bien commun est, en ce sens, différent de l’intérêt général qui, dans un groupe, ne prend pas en compte chaque personne et, par conséquent, en ne considérant qu’une entité globale, pourrait accepter le sacrifice nécessaire de certains membres du groupe, d’ordinaire les plus faibles, pour la survie des autres. Le bien commun, tel que je l’envisage, engagera tous les membres de la société ; personne ne sera exempt de participer, selon ses possibilités, afin de chercher à l’atteindre et à le développer et personne ne sera abandonné. Fok tout moun lité, fok tout moun travay e fok tout moun jwenn ! »

mardi 5 juillet 2011

Le temps, c'est de l'argent


Attendre est une vertus que l'on développe quand on travaille dans les pays en voie de développement. J'écris comme si j'avais 20 ans d'expérience et 5 pays derrière la cravate, alors que cette affirmation s'appuie davantage sur les commentaires de plusieurs partenaires internationaux qui ont déposé leurs mallettes un peu partout dans le monde avant d'atterrir ici. Au plan anthropologique, on m'explique que c'est dans ma tête de blanc né dans un pays développé que j'attends. Qu’ici, personne n'attendrait, c'est la temporalité qui serait différente. Pas question d'être plus ou moins lent ou plus rapide, la mesure prend une autre forme... Un peu plus et on me sort la fable du lièvre et de la tortue pour me dire ne pas m'impatienter, que tout arrivera à temps. « Mais en fonction de quelle temporalité ? » Imaginez des gens qui se présentent à une clinique d'un hôpital publique où le médecin est en retard. Oups désolé, il n'est pas en retard, il est en route. "Il sera là à quelle heure ?" "Bientôt, il est en route." Une heure d'attente, deux, trois, ... Enfin de compte, le médecin ne se présentera pas, son "en route" n'avait pas que des allures indéterminées, il était également infini. Calmement, sauf pour quelques impatients, tout le monde retourne chez soi pour revenir le lendemain où le scénario pourrait transporter quelques ressemblances. Je n'imagine pas ce genre de situation au Qc. L'imputabilité, la responsabilité, le professionnalisme ou une autre valeur de gestion, s'énerverait le poil des jambes et nous mettrait tous les patients patients en situation d'impatience. Pire, on trouverait qu'ils ont raison et l'organisation assumerait publiquement sa responsabilité d'avoir laissé une telle chose se produire. "Vous êtes trop stressés" me disait un gestionnaire d'établissement de santé. "Est-ce que c'est vous qui ne le seriez pas assez ?" lui ai-je répondu.
-On travaille avec nos moyens, pas avec ceux qu'on a pas. Tant et aussi longtemps qu'on offrira des conditions de travail (il fait référence au revenus et conditions effectives d'exercice) comme celles qu'on nous propose aujourd'hui, personne ne se donnera l'éthique professionnelle comparable à celle qui prévaut chez vous.
-T’es donc en train de me dire que ça n’a rien à voir avec la culture ou le rapport à une autre forme de temporalité ?
-Tu fais chier ... Le temps, c’est de l’argent, peu importe les cultures.

dimanche 3 juillet 2011

Pa gen solisyon


Le 3 décembre 2008, quelques semaines après notre atterrissage sur PAP, j’écrivais un billet (le lien) qui s’intitulait (il s’intitule toujours !!) « Pa gen pwoblèm ». En référence à cette attitude haïtienne de tout prendre à la légère, je parle de tout sauf de la mort. Et du tremblement de terre. Dans ce billet, je réagissais au fait que dans ma tête de blanc fraichement arrivé, je voyais plein de problèmes que mes nouveaux voisins interprétaient d’une autre manière. Depuis quelques semaines et après 30 mois de vie haïtienne, je tire la conclusion que tout ça est faux. Fausse représentation. La vérité, c’est qu’en fait, les solutions n’existent pas. Facile, imaginez que nous n’ayez pas de problèmes, vous ne seriez pas à la recherche de solution. Il est donc préférable de tirer la conclusion qu’il n’y pas de problème, qu’il n’y a jamais de problème, on n’a pas à se casser la tête pour trouver une solution. Je ne fais pas référence ici à la créativité des haïtiens pour réparer tout ce qui va tout croche autour d’eux, je parle de leur capacité à trouver une solution durable à leur vrai problème.

Vous voulez des nouvelles du livre bleu ?

Je vous en donne quand même. Cette semaine, on a traversé une autre étape, du point de vue de notre périple dans la fonction publique haïtienne, devrait être la dernière. Devrait dans la mesure où nos amis les canadiens pourraient sortir un autre lapin de leur chapeau en nous demandant de trouver le papier X qui va venir confirmer la légalité du papier Y, quelque chose du genre. Le petit-cul de 16 ans avec qui je vis ces différentes péripéties préparent ses examens qui auront lieu cette semaine. Son rêve à cette étape est d'aller rejoindre sa tatillon chérie le plus rapidement possible et pouvoir commencer l'école en septembre au Canada. Depuis la mort de sa mère au moment du tremblement de terre, il a fait la démonstration de l'élasticité de la solidarité familiale haïtienne. N'empêche, il est comme ces millions d'haïtiens bercés par la certitude que lòt bò lanmè (l'autre bord) est meilleur. Je commence donc moi aussi à rêver au jours où je vais le conduire à l'aéroport avec un billet simple pour Montréal. 

vendredi 1 juillet 2011

Une place pour mon comptable ?


Imaginez que vous êtes administrateur d’une structure de l’État. Vous gérez les entrées et les sorties d’argent dans un hôpital, un bureau départemental ou communal. Vous recevez des différents bailleurs/ONG qui dépensent de l’argent dans votre structure, des sommes d’argent plus ou moins substantielles. Chose certaine, vous en recevez davantage et de manière plus régulière que ce que vous recevez de votre propre État, mais ça, c’est une autre histoire. Donc, chacun de ces bailleurs/ONG vous achemine de l’argent et les outils pour assurer une reddition de compte habituelle. Cet argent qui vient de X doit servir à acheter du carburant pour faire des supervisions pour une projet qui concerne l’épidémie de Y. Merci de ne pas utiliser ce carburant pour autres chose et surtout, n’ayez pas la bonne idée de jumeler cette supervision pour l’épidémie de Y avec le transport de matériel pour le projet W ou une autre supervision pour l’épidémie de Z. Ceux qui financent W et Z ont déjà donné les sommes nécessaires à l’achat du carburant, ça pourrait tout mélanger. J’espère que je suis clair !! Revenons donc à notre administrateur qui doit gérer toutes ces entrées d’argent et en assurer une utilisation judicieuse, le terme judicieux étant défini ici par la régulation comptable propre à chacun des différents bailleurs/ONG. Chaque bailleur/ONG arrive avec ces formulaires et ces échéances de reddition de compte. Le comptable qui doit gérer ces dizaines, vingtaines ou trentaines d’entrées, de formulaires et d’échéanciers de reddition de compte développe quelques petits problèmes de concentration avec les semaines qui passent. Tet chaje comme on dit ici, surtout quand on regarde les conditions effectives de travail et les compétences du personnel. Le bailleur/ONG n’ayant donc pas souvent ses rapports dans le délai et dans la forme attendu, il décide d’installer son propre comptable dans votre structure pour régler « son » problème de reddition de compte. On retrouve donc des structures de l’État où cohabitent 3, 4, 7 ou 8 comptables tous issus de bailleurs/ONG différents. Ils relèvent de qui ? Je vous laisse deviner !! Vous êtes un ou une imbécile (ou tata en québécois) si vous vous posez les questions suivantes : « Les bailleurs/ONG ne devraient-ils pas offrir une plus grande flexibilité dans l’utilisation des ressources afin d’éviter les duplications, les triplications, les quadriplications, … ? » ; « Aurait-il été plus pertinent que les bailleurs/ONG s’entendent sur des outils et des échéanciers communs de reddition de compte et qu’ils renforcent le partenaire haïtien dans ses capacités de gestion de ces montants ? » Je me sens toujours bien quand je comprends que je ne suis pas seul à être un imbécile !!