mercredi 2 février 2011

Blanc ou noir


La chaleur a monté d’un cran dans la capitale aujourd’hui. Dès 14h00, des bureaux fermaient, les écoles se vidaient des élèves. Plusieurs commerces se sont barricadés alors que les banques fermaient leur coffre-fort, ... Tout le monde se dépêchait à entrer à la maison, question d’éviter d’être dans les rues au moment où le CEP allait annoncer les résultats définitifs. Dans cette fâcheuse habitude de simplifier les affaires pour permettre aux imbéciles de comprendre, les médias nous décrivent la situation en fonction de trois scénarios. Un, moins probable, d’Annulation des élections. Je dis moins probable dans la mesure où les tergiversations sur ce dernier ne sont pas nombreuses. Les deux autres scénarios sont en forte lutte. Ou les blancs imposent leur vue au gouvernement (c’est-à-dire que Martelly passe au second tour contre Manigagt), ou Préval maintien sa position (c’est-à-dire que Célestin conserve sa deuxième place et affrontera Manigat). Dans quelques heures, on verra lequel de ces scénarios sortira vainqueur. Le gros hit de la journée a été la sortie du Ministre de la Justice qui a dit (selon le site de HPN) «Ils (en parlant de la communauté internationale) ont tiré des résultats de leurs poches et ont exigé leur publication. Ils ont la puissance, ils peuvent s’ils le veulent nous imposer un embargo financier, ils agissent comme des colons, mais ils doivent comprendre qu’il y a des hommes et des femmes dans ce pays qui exigent d’être traités avec dignité.» Il n’en fallait pas plus pour que le niveau de tension augmente d’un cran, la rumeur que Célestin allait rester au deuxième tour s’étant répandue comme vous savez quoi. Il est fort probable que les partisans de Martelly sont sur les lignes de côté. Ils ont réussi ce qu’ils ont réussi au début de décembre, ils devraient refaire une tentative si jamais les rumeurs issues du discours du Ministre se confirment. Ayiti lap cho comme on dit ici !! Si Martelly passe, la réaction des partisans de Célestin semblent plus difficile à prévoir. Depuis la sortie des dirigeants du parti la semaine dernière (retrait de leur appui à Célestin), on peut penser que les manifestants auront moins d’appui pour maintenir la ville en état de siège. Quelques heures avant la grande annonce.

** Cette photo n'est pas de moi. Elle a été prise lors de notre petite mésaventure au Cap-Haïtien en novembre dernier. Un photographe français trouvait rigolo de voir des blancs marcher avec leurs valises dans les rues du Cap-Haïtien. Les rigolos, c'était mes collègues et moi !!

mardi 1 février 2011

Voir un inconnu pleurer


La musique me remplit les oreilles une bonne partie de la journée. J’écoute plus souvent en mode random, Haydn est suivi de Rush avant que Cohen ne vole la vedette à Gainsbourg, à Lhasa ou à Jovanotti. Rien de logique dans l’affaire, que le résultats hasardeux de goûts variés. Dans mes oreilles, Brel chante dans es oreilles ‘Voir un ami pleurer’ juste après que Desjardins se soit couché dans son chars. L’image d’un ami qui pleure me trotte dans la tête jusqu’à ces égarements m’amènent à voir un inconnu pleurer. Plus navrant, plus difficile à consoler...

Naïveté abstraite


Les artistes sont mes témoins préférés de la réalité. Ici en Ayiti, terre d’artistes, ceux qui manient le verbe, le pinceau ou la guitare on rapidement inscrit bagay la dans leurs propos. Le retour de Duvalier n’a pas fait exception. Depuis une dizaine de jours, il est le thème de certains peintres qui exposent sur les rues. Aristide a lui aussi refait surface sur les toiles, mais c’est davantage de la futurologie pour le moment. Une école abstraite à l’intérieur du grand mouvement de la peinture naïve... Dans la dimension moins naïve et abstraite de notre réalité, les messages de la coopération circulent. Des avis de sécurité pour être plus précis. On nous invite à être prudent. Demain, en fin de journée probablement, le CEP va livrer le fruit de toutes les tractations des dernières semaines. On aurait pu penser que la démarche faite par l’Inité la semaine dernière concernant le retrait de son candidat à la présidence (Jude Célestin) allait décrisper le jeu, mais il semble que le gars tient à son job. Publiquement du moins, il continue à résister à se sortir de la course. On ne sait pas vraiment si c’est lui ou Préval qui se cache derrière cette obstination, mais elle laisse tout le monde sur une attente. Asefi est certaine que c’est Préval qui continue de titrer les ficelles dans la vie de son Jude, «Préval ne lâchera jamais le morceau, il faut s’attendre au pire.» Je ne suis pas trop certain de la justesse de son pronostic alarmiste, mais on a quand même quelques jours de provisions à la maison ... On va enfin voir demain qui de Préval ou de la communauté internationale a le plus d’impact sur le CEP. C'est sans compter que l'opposition va demander le départ de Préval pour le 7 février prochain. J'imagine bien que les résultats de demain vont déterminer la durée de la présidence de Préval ... Pour Cetout, si Préval veut rester en poste pour quelques semaines encore, il est préférable qu'il laisse tomber Célestin pour le deuxième tour. "On ne peut pas toutes les gagner..."

lundi 31 janvier 2011

Trop simplet


Je n’ai pas parlé des élections depuis quelques jours, question de priorités. Mes états d’âme (Duvalier et le surnommé Georges) m’ont chaviré. Pas le temps de parler politique. Je m’y remets plus sérieusement ce soir pour comprendre que Célestin et Martelly sont tous les deux abandonnés par leur formation politique. Avec sa bonne humeur habituelle, Cetout m’a assommé, «J’espère que tu n’es pas surpris !»
- Surpris, je ne sais pas vraiment, mais encore davantage confus, c’est certain.
- J’ai toujours pensé que tu étais trop simplet pour suivre et bien comprendre la politique haïtienne.
- J’avoue qu’au plan de la capacité prédictrice de mes analyses ...
- Pas fort effectivement. Ne le dis à personne, ne l’écrit surtout pas sur ton blogue, mais même les haïtiens ne comprennent plus rien.
- L’ardoise va être effacée mercredi, peut-être que la suite va être plus facile à comprendre ?
- Tu confirmes mon diagnostic, t’es trop simplet !

dimanche 30 janvier 2011

Merci Georges


Bob, c’est mon père. Bob écoute de la grande musique. C’est lui qui appelle ça de la ‘grande musique’. Les grands airs d’opéra, les grands ensembles, les orchestres ou chorales militaires. Tellement son coeur déborde à l’écoute, ses yeux deviennent plein d’eau. Question de génération, j’ai toujours pensé que le formalisme de l’affaire le touchait tout autant que la dimension purement mélodique de ces fameux airs. Même si je suis trop comme lui, j’avoue que je préfère les petits ensembles, l’informel, l’improvisé - qui en a l’air du moins. Depuis deux ans, j’ai été confronté plus d’une fois au formalisme haïtien. Dans ma petite tête informe, j’ai déjà cru que l’essence existait dans l’expérience, que la forme ne véhicule rien de l’essentiel, que le respect du protocole ne sert ... qu’à respecter le protocole. Qu'à la forme, je préfère le fond. J’ai bien vite saisi, pour ne pas dire senti, l’attachement de tout le monde à ce fichu protocole. Que la forme transporte tout de même une âme (ça y est, je deviens animiste !), comme si une dimension intouchable berçait le coeur de tous dans le ‘parfait’, le ‘chorégraphié’, le ‘tout-le monde-habillé-pareil’. Il faut juste sentir une seule fois l’engagement de deux cents timoun de cinq ans costumés comme des gradués d’Harvard, la main sur le coeur, chanter la Dessalinienne... Cette semaine, j’ai participé à une cérémonie de remise de diplômes. Il y avait tout le formalisme qu’il fallait dans la logique haïtienne. Des discours qui suivent des discours. Les salutations officielles qui n’en finissent pas. Il y a également eu Georges (je l’appellerai Georges pour les besoins de la cause). Le président des célébrés, celui qui devait venir livrer le propos de ces 24 collègues aux plus de 100 personnes de l’assistance. Un propos qui touche tout autant le coeur qu’il illumine d’intelligence. Le débit, les silences, les regards vers la salle. J’étais immobile sur ma chaise, une branche de mes lunettes dans la bouche. Dans ma tête circulaient des images de Jean-Louis Millette debout sur une scène de théâtre, celui qui arrivait à jouer sans jouer. Celui qui par la forme, arrivait à toucher le fond. Georges a entre autres lumineusement et solennellement souligné le courage de ses collègues au cours de la dernière année : "Car nul spectacle n’est plus abrutissant que celui combiné, de la déchéance de sa propre nation, de l’effondrement de sa propre demeure, du démantèlement de sa propre famille, de l’incertitude de son propre avenir. La pratique de leur force intérieure m’aura redonné espoir en la vie. Je saisis cette seconde pour les en remercier profondément.» Abrutissant, déchéance, nation, famille, force intérieure, espoir, seconde, remerciement, ... Dans ces trois seules phrases, est résumé toute l’essence de ce que je tente désespérément d’exprimer sur ce blogue depuis des mois. Merci Georges.

samedi 29 janvier 2011

Le cauchemar de la dictature est moins pénible que celui de la démocratie


Je mets la switch rose-bonbon à off. Pour ce billet du moins. Depuis deux semaines, je suis toujours estomaqué du silence ambiant concernant la présence de Duvalier dans ce pays. Je pense au silence des ayisien, ceux qui ont été (ou auraient été, on en n’est plus trop certain) les victimes de ce régime. Il arrive même qu’un ‘tabarn…, réveillez-vous’ me vienne à l’esprit. En fait, je ne comprends pas que les gens ne soient pas dans les rues… Dans toutes les discussions que j’ai eues avec les collègues et amis haïtiens depuis deux semaines, il semble se dégager deux éléments d’explication pour donner un sens à ce qui est pour moi une non-réaction. Le premier est que ceux qui devraient sortir dans les rues sont ceux-là mêmes qui ont participé à l’édification du fiasco dans lequel la démocratie a amené le pays. La gauche intellectuelle (dans la mesure où ce concept peut avoir un sens dans le no man's land idéologique de la vie politique haïtienne) qui contestait le régime de Duvalier, est cette même gauche qui a participé à pousser la dictature hors du pays et à installer à partir de 1990 le tandem Aristide-Préval. Le discours de la gauche ‘humaniste’ a rapidement perdu sa place pour donner le micro aux appels à la violence contre les macoutes et les mulâtres (« vous savez où est l’argent, vous n’avez qu’a`aller le chercher », les appels au dechoukaj, au supplice du Pè Lebrun, … ), avant d’être démagogiquement instrumentalisé par le Curé Aristide (la théologie de la libération). Les intellectuels de la gauche haïtienne auraient depuis été évincés de l’espace politique haïtien et n’auraient donc plus réellement droit au chapitre, celui qui fait sortir les foules dans les rues du moins. Il ne resterait que la voix de quelques défenseurs haïtiens des droits humains à qui lancer la pierre serait une hypocrisie, les grandes voix internationales des droits humaines s’étant tus pendant les 25 dernières années de la vie de millionnaire que Duvalier a pu mener en France. La deuxième explication est conjoncturelle. C’est celle que l’on entend sur plusieurs postes de radio ou à la télé quand un journaliste met le micro sous le nez d’un passant. Dans son ensemble, le cauchemar de la population haïtienne aurait réellement débuté avec la fin de la dictature. La violence de la dictature était circonscrite aux opposants du régime alors qu’aujourd’hui, l’insécurité gagnerait toutes les couches de la population. Les chimè, les kidnappings, les braquages, la petite criminalité, ce qui ferait trembler toute la population haïtienne. La vie économique aurait été elle aussi plus facile à l’époque de Duvalier : « Tout le monde mangeait, pas beaucoup, mais tout le monde mangeait quand même. » Quant à la corruption, disons simplement que Duvalier ne serait pas réellement en mesure de donner des leçons à ceux qui l’ont suivi depuis la fin des années 1980. Sous la dictature, il y avait au moins de l’ordre et la maison était propre, les ayisien étaient dignes, respectables. La vie était plus facile, les enfants jouaient dans les rues sans avoir peur de se faire enlever. Ainsi, ce qui ressemble aujourd’hui à une victoire de Duvalier, correspond probablement à la défaite de la démocratie politicienne haïtienne. On n’a qu’à regarder le cirque qu’a été le dernier exercice démocratique pour comprendre que la population en arrive à confondre politicien et vide. Les gens ne sont donc pas dans les rues parce que le dictateur ne fait pas plus peur que les démocrates qui l’ont suivi, que ceux qui criaient n'ont plus de voix. Que le cauchemar de la dictature est moins pénible que celui de la démocratie.

vendredi 28 janvier 2011

J'ai rêvé à l'homme


Je reste sous le choc du film vu hier soir (le billet intitulé J'ai vu l'homme). Il y a ce silence politique ambiant qui me perce les tympans depuis deux semaines, ces salutations normales dans un resto. J’ai imaginé ces serveurs et serveuses venir et aller à sa table comme ils le font pour les autres, les gens de la cuisine cuire une viande ou préparer une salade aussi simplement qu’à l’habitude. Dans les journaux ce matin, on parle des Égyptiens qui prennent la rue, des Tunisiens qui l’ont fait il y a deux semaines. Ici, un Président à vie dort paisiblement dans un hôtel et passe la soirée dans un resto. La différence est peut-être qu’ici les gens ne peuvent prendre la rue, ils y vivent forcés depuis un an.

jeudi 27 janvier 2011

J'ai vu l'homme

Dans un resto de Pétion-Ville, notre souper se terminait. Le Président à vie et sa femme sont passés devant nous. Ils ont machinalement embrassé les gens de la table voisine avant d’aller prendre une table un peu plus loin. Depuis sont arrivée, je demeure abasourdi par le fait que sa présence n’a pas suscité de trop fortes réactions. Je continue de l’être à cause du silence qui continue de suivre sa conférence de presse. Un dictateur est en ville, il sort paisiblement au resto, des amis proches l’accompagnent, trois policiers de la PNH montent la garde autour du resto. On est dans un film. Plus rien n’est vrai depuis le 16 janvier.

mercredi 26 janvier 2011

De son Abitibi natal


Au moment où j'écrivais mon dernier billet (Ne le dites pas à mes patrons), spécifiquement au moment où je tirais la pipe à mes amis du Québec avec leur -25'C, je recevais de ma belle-soeur cette photo d'un geai bleu dans le froid de l'Abitibi. Merci Diane, c'est à ton tour de nous réchauffer le coeur...

Ne le dites pas à mes patrons


En route vers Jacmel tôt ce matin pour une rencontre de travail avec l’équipe départementale. Le tremblement de terre ayant aplati le premier étage de leur bureau, ils ont pu être relocalisés ... sur le bord de la mer. Rien que ça. Quand tu sors de la voiture climatisée, les odeurs de la mer envahissent tes narines. Le sel et les fruits dans la même bouffée. Le bruit des vagues te sort de la discussion et la brise continue rend les ventilateurs obsolètes. Il faut dire que c’est toujours l’hiver et qu’on a déjà subi pire que 32'C (cette dernière phrase est pour mes amis du Québec qui se sont tapés du -25'C dans les derniers jours..., je pense chaleureusement à vous). Vers 14h en sortant de la réunion et avant de rentrer sur PAP, Paul et moi sommes arrêtés dans un resto de bord de mer pour manger un petit poisson boucané. Prestige, pikliz et bananes... Paul a repris le volant et le trajet du retour s'est fait dans un agréable silence digestif.

lundi 24 janvier 2011

Le bon et le méchant


Avez-vous lu Le Liseur ? Berhnard Schlink a écrit ce petit roman plus qu’intéressant. Ils ont tenté d’en faire un film, mais comme souvent, vaut mieux lire que voir. J’ai apprécié ce roman parce qu’il ramène une fichue question qui trotte dans ma tête depuis des années : Qu’aurais-je fait si j’avais été un allemand de 18 ans dans les années 30 ? S’enrôler, résister, se sauver ... Même genre de questionnement concernant le génocide rwandais. Comment notre société arrive ou non à nous façonner de manière à nous pousser à faire l’infaisable ? J’ai aussi ce genre de réflexion quand à Rome, durant les dernières vacances, je croisais des personnes âgées. Ont-ils appuyé Mussolini ? Étaient-ils dans la résistance ? J’ai ce même genre de réflexion depuis l’arrivée de Duvalier. Des gens que je connais qui ont un passé de résistant, d’autres qui étaient des Tontons macoutes. Assez facile de vivre avec l’idée que telle personne a été un résistant, qu’il a fait de la prison, qu’il a fuit le régime ou qu’on l’a lentement accompagné vers l’aéroport... Pour les macoutes, j’avoue que je tombe un peu plus sur le cul ! Je pense entre autre à un bonhomme fort souriant et aimable que je croise très souvent. Un fanatique du Brésil qui noue des relations cordiales (pour ne pas dire amicales) avec tout le monde qui passe par ‘son’ service. J’apprends qu’il est (ou était) macoute, un actif dans les Volontaires de la sécurité nationale. Depuis le départ de son Baby Doc, il a dégringolé l’échelle sociale et salariale pour faire ce qu’il fait aujourd’hui ... Est-il bon ou méchant ? Je ne sais plus vraiment. Je continue de réfléchir à la différence entre bon et méchant, à l’étanchéité de la frontière entre les deux personnages, aux échanges continus entre les deux au sein d'une même personne, ...

dimanche 23 janvier 2011

La Sainte Bible

Peut-elle être autrement que Sainte ? Ai lu cette analyse (lien) inspirante et éclairante dans Le Devoir du week-end. Rien n’explique tout, mais tout pourrait peut-être expliquer ce qui ne ressemble à rien.

samedi 22 janvier 2011

Avancer par en arrière


Asefi n’en peut plus. Son frère Cetout n’arrête pas de tout chahuter depuis le retour de Duvalier.
- Avec des amis, ils veulent même organiser une manifestation pour que la justice l’installe directement dans la prison de PAP en attendant que les procédures judiciaires soient terminées.
- En quoi ça t’énerve ?
- S’il continue, il va foutre le bordel dans la famille. Notre grande soeur Rose est mariée à un ancien macoute. Elle a elle-même profité de la politique noiriste des Duvalier pour assumer des fonctions importantes dans la fonction publique. Pour une famille ‘noire‘ comme la nôtre, Duvalier a été la voie de sortie de la pauvreté. Des amis de la famille commencent à le trouver un peu trop perturbant.
- Conflits de générations !
- Peut-être bien, mais les tensions montent et ça me perturbe.
- C’est quand même particulier dans la mesure où ces jeunes ‘éduqués’ qui voudraient voir Duvalier emprisonné pour les crimes commis sous sa dictature, sont les mêmes qui appuieraient Martelly.
- Il y a là une belle contradiction, mais il ne la voit pas ! En fait, si au début on n’a pensé que le retour de Duvalier était un coup fourré de Préval pour semer un peu plus la confusion autour des élections, peut-être qu’il faut commencer à poser l’hypothèse que c’est plutôt une stratégie du camp Martelly pour augmenter la pression publique sur Préval pour que le deuxième tour permette la présence de Martelly.
- J’avoue que les accointances Martelly-Duvalier semblent de plus en plus apparentes.
- Des familles duvaliéristes sont dans le camps de Martelly depuis le début, les deux sont représentés publiquement par le même avocat et Martelly a ouvert la porte à intégrer Duvalier dans son équipe de conseillers. C’est effectivement un rapprochement qui semble de plus en plus évident.
- Stratégiquement, c’est une bonne chose ?
- Tu sais Labadie, on est un peuple d’historiens amnésiques ! Branchés tous les jours sur 1804, Dessaline, Louverture, etc., on n’arrive pas à se rappeler le rôle dévastateur de ce dictateur dans notre vie collective ! C’est complètement affolant.
- T’es donc d’accord avec Cetout si je comprends bien ?
- Oui, moi aussi je crois que c’est complètement délirant que ce dictateur vive librement dans notre pays depuis près d’une semaine. C’est encore davantage délirant d’imaginer qu’il jouerait un rôle dans la vie politique de notre pays au sein de l’équipe de Martelly. Mais en même temps, j’ai peur que notre famille explose si Cetout continue à pousser sur le bouchon.
- T’as pas le sentiment que c’est cette même crainte qui explique la réaction apathique de la majorité de la population haïtienne depuis dimanche dernier. Ils sont quelques centaines à s’énerver dans les rues pour acclamer le dictateur, mais sur le fond, c’est plutôt le calme plat.
- T’as peut-être raison. Il faut comprendre l’étendue de l’empreinte d’un bonhomme qui pendant 30 ans - avec son père - a façonné la société haïtienne. Ceux qui ont profité du noirisme, les macoutes, les gens d’affaire ou les partisans sont partout, ils sont redevables à Duvalier. Rejeter massivement ce passé, c’est aussi prendre la chance de créer des fractures profondes au sein de plusieurs familles haïtiennes. En même temps, ne pas le rejeter risque de lui offrir une place significative dans la vie politique de notre pays pour les prochaines années.
- Pour un peuple qui vit dans le passé, ça dessine effectivement un drôle d’avenir...

vendredi 21 janvier 2011

Jeanette veut savoir


Vous savez que ce fameux président à vie nous a sorti assez rapidement de notre état d’esprit commémoratif. Je voulais vous parler de l’ambiance du 12 janvier 2011 ou d’un spectacle fait par 600 enfants au grand stade de PAP, mais l’actualité m’a sorti complètement de ma béatitude idéaliste. Comme le web est devenu le Big Brother à l’envers (c’est nous qui nous-mêmes nous exposons en public), je voulais aussi vous parler de moi parce qu’avant et dans cette semaine spéciale, j’avais eu droit à quelques questions du type Jeanette veut savoir : «Comment le tremblement de terre t’a-t-il transformé ?» Impossible de répondre simplement à une question aussi complexe, pour ne pas dire compliquée. Complexe dans la mesure où la réponse concerne plusieurs dimensions, compliquée parce que la réponse n’est pas simple, plutôt tortueuse, à la limite remplies de contradictions. Comme avoir la certitude de ne pas être la même personne depuis le 12 janvier 16h53, sans pouvoir expliciter clairement quelles sont les différence avant/après. Plus fort et en même temps plus faible. Plus anxieux alors que d’autres fois, plus confiant. Plus sensible aux autres même si dans certaines circonstances, l’intolérance me guette davantage. Plus porté sur les autres même si des poussées d’individualisme se manifestent. J’ai donc dis à Jeanette que je ne le savais pas encore mais dès que la poussière sera complètement ramassée, maintenant qu’elle est totalement tombée, je réfléchirai plus sérieusement à la question. «Il y a des puces qu’il ne faut pas nécessairement chercher, elles trouveront bien le moment de nous sauter dans la face» que Jeanette m’a répondu. Sacré Jeanette !

jeudi 20 janvier 2011

Ougan de l'amour

Ce matin, dans l'engin qui sert d'avion pour les destinations internes, mon voisin remerciait Jésus à toutes les dix minutes: "Merci Jésus ... Merci Jésus ... Merci Jésus ...". On n'était pas encore parti !! Les trois roues de l'engin infernal étaient toujours sur le tarmac de l'aéroport de PAP. J'ai eu l'idée de me lancer dans une discussion avec lui sur la pertinence de remercier Jésus avant que le résultat de cette épreuve soit connu, mais ces histoires de Jésus, il y a des logiques qui m'échappent. On a donc volé tranquillement vers la destination ... finale. Le chauffeur avec qui je me rendais en réunion a parlé des pratiques vaudous pendant presque toute l'heure du trajet. En expliquant le rôle des ougans (prêtre vaudou assurant aussi des fonctions de médecins), il a précisé certaines spécialités. Comme il y a le cardiologue ou l'urologue dans la médecine allopathique, des ougans se spécialisent. Les reins, le coeur, ... Il y en aurait entre autre un qui serait en mesure d'entrer dans la tête d'une femme de manière à forger son esprit pour qu'elle n'aime que le commanditaire (celui qui paie le ougan), et ce pour la vie. Le chauffeur aime la même femme depuis quelques années et une petite fille arrivera en mars. Quand j'ai voulu avoir le numéro de téléphone de ce ougan, il m'a dit qu'il ne croyait pas à ce genre de balivernes, mais j'ai quand même imaginé dans le ton de sa réponse qu'il avait fait ensorceller la mère de sa future petite fille.

mardi 18 janvier 2011

Pendant ce temps-là...


Journée de grands énervements. Les autorités judiciaires haïtiennes, appuyées de la Minustah, se sont rendus rencontrer Duvalier dans sa chambre d’hôtel. Deux ou trois heures de pourparlers avant qu’il s’engouffre dans un 4X4 pour le parquet de PAP. Il en sortira vers 17h00 pour reprendre le chemin de son hôtel. Des accusations à nature ‘financière’ devraient tomber sur son échine. Une échine de dictateur bien évidement, certains ne pouvant pas s’imaginer que le bonhomme ne savait pas dans quelle trappe il mettait les pieds, qu’il n’avait pas lui même dessiné ce qui à première vue ressemble à un piège... Autour de ce personnage de l’histoire, il y avait des avocats, des politiciens, des proches et des analystes. Il y avait aussi des manifestants, pas très nombreux, mais des manifestants quand même. Ils criaient très fort aux kodaks agglutinés devant eux : «Arrêter Préval, vive Duvalier». Quelques-uns se sortiront les veines du cou à répondre aux questions des journalistes. Après le tremblement de terre, le choléra apporté par le blanc et la magouille électorale de Préval, il nous faut un vrai président, capable de tout gérer. Les 30 000 personnes disparues, les millions envolés, plus rien n’existe. Pendant ce temps là, plus personne ne parle de ce que sera le prochain gouvernement, celui-là même qui doit assurer la re-construction du pays. Pendant ce temps-là, l’État fait du surplace. Pendant ce temps-là, le choléra continue de se répandre. Pendant ce temps-là, 8 millions de personne meurent de faim. La faim à laquelle Dany Laferrière fait lumineusement référence dans L’énigme du retour. Celle qui s’installe et dure une vie, celle qui est permanente. Il faut lutter pour ne pas rejoindre le clan d’un expat désabusé avec qui je travaille et qui dit : «Ayiti est une farce, une grosse farce !»

Rumeur

Information qui circule à la radio : Des juges de paix et policiers sont au Karibe pour mettre Duvalier sous les verrous... À suivre dans le réel !!!

lundi 17 janvier 2011

Par où commencer


Journée de fou pour dire vrai. Voici donc quelques éléments qui ont meublé cette journée marquée par l’obscurité, assez pour se cogner les orteils sur quelques meubles ... Ma compréhension continue de se tenir dans les coins sombres des rumeurs. Première grande nouvelle (comprendre rumeur), Aristide est sur la route pour lui aussi revenir à la maison. Il passerait par Panama ou la République-Dominicaine et les dispositifs de sécurité auraient déjà été mis en place à l’aéroport et dans un hôtel de Pétion-Ville. La conférence de presse de Duvalier n’a pas eu lieu comme prévu ce midi à cause de problèmes logistiques, il semble que l’on ne trouve pas une salle capable d’accueillir tous les journalistes. Il serait arrivé ici avec un passeport diplomatique délivré par le gouvernement de transition (2004 à 2006), celui-là même (le seul) qui aurait aussi demandé des enquêtes pour pouvoir le traîner devant les tribunaux haïtiens. Son passeport serait échu, mais les autorités françaises de la Guadeloupe ne s’en seraient pas aperçu. Ici, les douaniers auraient reçu des ordres pour le laisser entrer au pays sans complication, mais les autorités politiques n’étaient pas informées. Demain, Duvalier devrait parler aux médias et expliquer les motifs de son retour. Pendant que la planète reste incrédule face à ce retour, ici, les réactions sont partagées. Il y a ceux qui ont directement subi les foudres de son régime et appellent à son emprisonnement. D’autres estiment que la seule place d’un haïtien est Haïti et qu’à ce titre, on doit se réjouir qu’un patriote de plus soit revenu au pays. Finalement, ceux qui s’ennuient de la dictature, du temps où il y avait de la sécurité, des emplois, du tourisme et de la nourriture pour tout le monde. Ils pensent que le pays n’a pas la maturité nécessaire pour se gouverner dans une logique de collectivité, que les haïtiens ne sont pas près pour la démocratie et qu’aucun n’est digne de confiance. Dans ce contexte, vaut mieux un dictateur que des centaines de politiciens véreux.