vendredi 12 février 2010

Un mois après l’enfer

Dernière scène de Cinema Paradiso. Le gars s’écrase lentement dans son banc, alors que les larmes surgissent dans ses yeux. Il revoit toutes les scènes autrefois mises à l’index par le curé du village, le vieux projectionniste les ayant montées sur bobine pour lui. Son enfance comme l’histoire de son amour du cinéma défilent dans sa tête. Comme lui, je m’écrase dans le fauteuil rouge de notre salon. Les images des quatre dernières semaines sont projetées dans ma tête. La voiture qui bouge, le chauffeur qui prie, le Carribean Market qui s’écrase, les blessés qui courent, les morts qui dorment déjà. L’image de moi-même qui, les matins des premiers jours, se réveille en pleurant. Depuis ces 50 secondes d’enfer, les images de destruction s’incrustent sur ma rétine et mes oreilles sont saturées d’histoires tragiques. Comme un sas de décompression avant d’entrer au cœur. Les chocs sont multiples, tout autant que leurs répliques.
Après un mois, les plaies se sont infectées. Les sismologues comprennent un peu mieux ce qui s’est passé. Les haïtiens comprennent une fois de plus que leur État n’a pas réussi à les inscrire au centre des priorités, au centre des intérêts. Près d’un million de personnes dorment dans des camps improvisés. Des centaines de milliers ont quitté pour les provinces. Ils sont presqu’un million à avoir perdu l’habitude de manipuler une fourchette. Les brigands retrouvent peu à peu leur terrain de jeu. Les haïtiens savent que ce nouvel enfer durera longtemps. La communauté internationale se démène comme jamais pour aider, mais ne sait pas où sont les problèmes. Quels sont les problèmes. Ne sait pas proposer des solutions, ne sait pas par où commencer. Les vieilles habitudes des pays riches ont déjà repris leur place, des promesses de cash et de béton tombent sur le Ayiti.
On entend ou lit partout que les haïtiens devront être associés à la planification de la reconstruction. Qu’on devra partir de leurs besoins. Mais lesquels, les besoins de qui ? Ceux que l’État définira ? Presque tous, et j’en suis, ont décrié l’absence d’État dans la crise actuelle. J’ai entendu des leaders politiques reconnaître leur impuissance. L’État peut-il participer de manière active et originale à la reconstruction de Port-au-Prince ? Les doutes sont nombreux. L’absence d’une société civile capable de définir les besoins de la population est un autre frein à cette collecte de besoins, maintenant que les pays riches ont collecté de l’argent. Quand au Québec on décide de développer un nouveau projet, des centaines d’organisations sont capables de venir exprimer les opinions et les besoins de leurs membres. Comme citoyen ordinaire (dans la mesure où il en existerait des extraordinaires), tu te retrouves représenté des dizaines de fois. Syndicats, groupes d’intérêt, chambres de commerces, organisations communautaires, partis politiques, ordres professionnels, tutti quanti. La société organisée tout entière s’exprime. Ici, les efforts de la communauté internationale pour créer cette société civile active politiquement ne donnent pas encore les résultats souhaités.
On se butte également à une forme d’individualisme amplifié par une survivance quotidienne pour le 80% de la population qui vit avec moins de 2$ US par jour. Le proverbe haïtien ‘tout koukouy klere pou je-l’ (Chaque luciole fait de la lumière que pour elle-même) malheureusement connu de tous devra perdre de son panache. Les actions individuelles des pays riches comme celles de chacun des haïtiens vont nous foutre dans le même bordel, même avec des bâtiments antisismiques. Plus de 30 coups d’état et plusieurs décennies de dictature limitent la capacité de plusieurs à faire confiance à toutes formes d’espaces collectifs. Les meilleurs débateurs du monde ne font malheureusement que parler. La reconstruction sera colelctive ou ne sera pas : ‘La vie normale ne peut pas reprendre que pour une seule personne’, dixit Florence, une collègue.
C’est sûrement un des problèmes que les Haïtiens devront transcender pour reconstruire (construire disent plusieurs) Port-au-Prince et tout ce qui y niche. Comment nous, des organisations internationales, serons en mesure de les accompagner dans ce passage ? Voilà l’un des défis des organisations internationales et d’États mobilisés par des agendas différents, pour ne pas dire contraires. Cette complication d’intérêts, souvent reliés à des politiques internes des agences et organisations associées au développement, se conjuguera à des enjeux politiques sur la scène des relations internationales. Comment les instances politiques au plan international (je pense ici à l’ONU mais également à certains grands fonds) de cette planète seront en mesure de s’inscrire dans une action politique forte, sensible et claire. On ne peut rester encore longtemps dans ce vieux discours de la ‘non ingérence’, rappelons-nous de ce qui s’est passé au Rwanda… Des haïtiens nous le demandent ; n’attendons pas qu’ils nous le rappellent.
Heureusement, parmi les images que mon cerveau visionne, il y a également ces milliers de scènes de joie et de tendresse, des accolades sans fin. Du genre ‘heureux de voir que tu as survécu’. Des histoires à coucher dehors (sans jeu de mots) comme cette partenaire complètement coincée sous les décombres de sa maison, qui a pu se libérer par les mouvements du béton liés à la deuxième secousse. Il y a également ces images ambigües pour le blanc que je suis de l’haïtien qui, heureux de te voir en vie, te demande avec ses belles dents blanches sur sa peau noire : ‘Comment tu vas, et la famille, la maison …’ Aux mêmes questions, il te répond toujours avec ce sourire qu’il tient le coup, ‘map kenbe piti piti’. Sa maison est debout mais il a perdu une de ses deux filles. La plus vieille a été écrasée par le mur de la maison du voisin mais, grâce à Dieu, sa plus jeune est en vie. On peut avoir comme première impression que la vie n’a pas de valeur dans un pays comme Haïti. C’est en fait complètement faux, c’est la mort qui n’en a pas. Aidons-les à redonner un sens à leur vie.

8 commentaires:

Marico a dit…

Bonsoir Jean-François.
Voilà le texte le plus sensible, intelligent et terrible que j'aie lu depuis longtemps.
Je me permets de le faire circuler avec l'adresse de ton blog pour contrer un peu l'espace enlevé à Ayiti par...les Jeux Olympiques! Pour nous, ne pas oublier....Et pour toi et Johanne, prendre soin et tenir le coup!
Merci.

Chris'2'L a dit…

Merci de nous aider à ne pas les oublier, car dans nos journaux télévisés, Haiti n'est plus l'unique centre d'intérêt des français si peu concernés ! Cela me désole complétement mais sûrement que je serais comme eux à reprendre mes activités normales si je n'avais pas le coeur à Haiti... pays de nos futurs enfants...

Je te remercie pour ce témoignage poignant.

Elisabeth a dit…

Très beau texte. Votre témoignage est infiniment précieux au moment où les medias français ne parlent presque plus de Haïti. ( Si, tout de même, jier, sur la journée de deuil).
Merci. Pensées fraternelles.

Anonyme a dit…

Mr. Jean-François,

Vous allumez la mêche sans pourtant éclater la bombe. L'allusion au Rwanda n'est pas illogique de votre part. Parce que toutes les conditions sont réunies et le nombre y est aussi écrasant. C'est une très bonne observation. Remercions le grand rôle que joue la religion dans la pacification du pays.

nelzy a dit…

J.Fwanswa , nou bouzoin'r! pa moli an may . Sé wou , ki ka ba nou nouvel fondok péyi ayiti Nou bézoin frè-a , pa moli
Si ou santi ou tro las , eséyé vini yonn dé jou pa koté matinik , nou ka ranjé pou sa
ékri mwen , ou ni ladress email mwen
tchinbé !
salou

Maryannic'k a dit…

Bonjour Jean-François !
Billet émouvant... Et tu continues de nous informer avec cette tonalité si juste: celle de la réalité du quotidien aytien , le tout avec suffisamment de recul et de lucidité pour pointer les défaillances étatiques et internationales... Chapeau bas pour ton écriture , ta réflexion et merci an pil !
Et comme Marico je fais tourné ton blog sur mon Facebook.

Quant aux médias français, certes Ayiti ne fait plus la" une" mais dans pleins de communes,écoles, associations culturelles , sportives, ,etc... la mobilisation de"la France d'en bas" ne faiblit pas pour les dons et n'oublie pas.
Ici en Bretagne , la petite congrégation des Missionnaires de St Jacques ( présente en Haïti depuis 50 ans) a levé des fonds comme jamais précédemment ; les donataires sont loin d'être tous des catholiques pratiquants mais ils ont choisi ce réseau pour que l'aide matérielle soit au plus juste, directement acheminer aux plus démunis...ça n'enlève rien au travail des grandes ONG et autres institutions mondiales mais ces dernières me sidèrent car en dehors des postes d'urgence (médecins, chir, ortho, psy ou logisticien)il faut un BAC+10 sciences po ou relations internationales pour la moindre candidature! Quelle ébullition de méninges ! Quel effet direct et pragmatique sur le terrain ???
De tout cet enfer , j'espère que Toi et Johanne puissiez vous échapper un peu de PAP, plonger dans la mer caraïbe ne serait ce qu'un après midi de détente pour vous ressourcer

Luc Séguin a dit…

« Aidons-les à redonner un sens à leur vie »

Je m'y emploie, avec le peu de moyens que j'ai.

Et vous remercie de votre engagement, de votre solidarité.

Élisabeth a dit…

Quel belle réflexion pleine d'espoir. Ça fait un bon bout que je vous suis et je trouve votre vision de l'Événement juste et critique. Merci.
Élisabeth de Rivière-du-Loup